Entré en 1959 dans la fonction publique fédérale, Michael Pitfield y a occupé jusqu’en 1982, année où il fut appelé au sénat, une grande variété de postes dont ceux de sous-ministre au ministère de la Consommation et des Affaires commerciales, de greffier du Conseil privé et de secrétaire de cabinet. À partir de 1984, il deviendra vice-président de Power Corporation et directeur de plusieurs sociétés privées. Son intérêt pour la recherche en politiques publiques remonte au milieu des années 1960, lorsqu’il était secrétaire et directeur de recherche pour la Commission royale d’enquête sur la fiscalité. M. Pitfield a été parmi les premiers membres de la Commission de direction de l’IRPP, qui profite de son trentième anniversaire pour le nommer membre émérite. William Watson, rédacteur en chef d’Options politiques, s’est entretenu avec Michael Pitfield au début d’avril.

 

William Watson”ˆ:”ˆQuelles difficultés le gouvernement auquel vous étiez rattaché a-t-il rencontrées en cherchant à fonder sur une plus grande rationalité l’ensemble de ses décisions?

P. Michael Pitfield”ˆ:”ˆAucune, à vrai dire, puisque nous avons nommé au cœur du processus des jeunes qui faisaient leur entrée au gouvernement, désireux de faire valider leurs compétences et de se bâtir une réputation.

William Watson”ˆ:”ˆEt quel rôle les instituts de recherche ont-il joué dans ce processus?

P. Michael Pitfield”ˆ:”ˆIl y en avait très peu à l’époque et ceux qui existaient se heurtaient à l’inertie du statu quo. Leur accès au gouvernement était soumis à de nombreuses règles et contraintes bureaucratiques visant à préserver la juridiction de certains, leur ancienneté ou tout autre influence qu’ils pouvaient exercer, à confiner en somme la pensée créatrice dans des cases préétablies. Par ailleurs, aucun processus n’était prévu pour définir des priorités et en planifier l’application. Parmi les premières mesures mises à l’essai, nous avons dressé une liste de dix questions auxquelles le gouvernement souhaitait impérativement s’attaquer, sans égard aux compétences ministérielles ou aux restrictions budgétaires.

William Watson”ˆ:”ˆLe rôle des institut de recherche a-t-il changé depuis cette époque?

P. Michael Pitfield”ˆ:”ˆJe l’espère. Nous voulions alors favoriser l’accès à l’information et la libre circulation des idées, susciter des débats indispensables. Mais nous avions pour ennemis le statu quo et les droits acquis de ceux qui profitaient d’un système de surveillance et de réglementation s’opposant à la créativité que la situation nous semblait exiger.

William Watson”ˆ:”ˆQuel rôle les instituts de recherche devraient-ils jouer de nos jours, et comment peuvent-ils le jouer plus efficacement?

P. Michael Pitfield”ˆ:”ˆLes questions à résoudre sont aujourd’hui nettement plus politisées et revêtent plus souvent un caractère « gouvernemental ». La complexité des systèmes à maîtriser exige d’en comprendre les rouages en profondeur, y compris à l’aide de notions historiques et culturelles. En dressant une liste des lacunes de notre système politique, on aura une bonne idée des changements à opérer. Évitons toutefois le dangereux travers qui consiste à préconiser le changement au seul nom du changement.

William Watson”ˆ:”ˆComment a débuté votre engagement auprès de l’IRPP?

P. Michael Pitfield”ˆ:”ˆEn grande partie par suite de mon expérience américaine. Les Américains travaillent activement au développement et à la protection de leur système politique. Ils en surveillent rigoureusement l’évolution et disposent pour ce faire d’une foule d’instruments. Leur sensibilité à cet égard est le fruit de mécanismes privés et publics d’évaluation. Leurs « agents de surveillance » composent un système à la fois complexe et informel regroupant notamment des universités comme Harvard et des fondations privées. Je m’y suis intégré par l’entremise du XXth Century Fund, repabtisé Century Foundation, une expérience qui m’a fait beaucoup réfléchir à la réalité canadienne.

William Watson”ˆ:”ˆQuand vous étiez à l’IRPP, la recherche et la diffusion du point de vue de l’organisme soulevaient quels problèmes particuliers?

P. Michael Pitfield”ˆ:”ˆNous croyions former un nouveau groupe de penseurs qui trouverait au gouvernement une écoute favorable. Disons que nous manquions d’un certain réalisme politique. Plus concrètement, il y avait des difficultés budgétaires, des contraintes quotidiennes et des problèmes d’interface politique.

William Watson”ˆ:”ˆQu’est-ce qui vous a surtout occupé pendant vos années à l’IRPP?

P. Michael Pitfield”ˆ:”ˆBeaucoup de notre temps était consacré à détermi­ner qui était alors en hausse ou en baisse. Ce qui laissait peu de place à la réalité et aux exigences du quotidien.

William Watson”ˆ:”ˆQue pensez-vous de l’état actuel du débat politique et de l’élaboration des politiques publiques au Canada?

P. Michael Pitfield”ˆ:”ˆLe débat se mène dans des circonstances très différentes : les intérêts particuliers jouent un rôle nettement plus important qu’il y a 30 ans; les gouvernements et autres décideurs ne perdent jamais de vue les sondages et les groupes témoins; et le paysage politique s’est fragmenté sans que notre système électoral ne prévoie quoi que ce soit pour en tenir compte. Il reste beaucoup à faire pour s’adapter à ces nouvelles réalités. Nous formons une nation qui se répartie dans un petit nombre d’agglomérations dont le pouvoir politique ne s’exerce qu’indirectement, voire pas du tout. Nous maîtrisons pourtant des outils technologiques capables de révolutionner le processus politique, mais ils n’ont servi à ce jour qu’à opérer des changements mineurs. On déplore parfois le manque de leadership, mais peut-être y a-t-il moins de lieux où l’exercer.

William Watson”ˆ:”ˆEn une trentaine d’années, avons-nous globalement progressé ou, au contraire, régressé?

P. Michael Pitfield”ˆ:”ˆJe crois qu’il y a eu de modestes progrès. Rien qui ressemble à ce que j’aurais souhaité, mais des progrès tout de même.

William Watson”ˆ:”ˆComment pourrions-nous améliorer la qualité du débat public?

P. Michael Pitfield”ˆ:”ˆTout à la fois en favorisant une liberté d’information beaucoup plus grande et en tenant compte des véritables exigences, contraintes et possibilités de l’action gouvernementale.