30 ans déjà !

Ce mois-ci, un numéro tout en couleurs pour marquer une occasion toute spéciale. Il y a trente ans " le 11 avril 1972 pour être précis " étaient en effet déposées les lettres patentes d’un nouvel institut de recherche canadien. L’Institut de recherche politique, rebaptisé Institut de recherche en politiques publiques en 1992, était à l’origine une idée du gouvernement fédéral, Pierre Elliott Trudeau ayant annoncé sa création lors de son premier discours du Trône. Le projet correspondait idéalement au credo politique d’un homme pour qui la raison devait toujours l’emporter sur la passion. Et il fut étoffé par Ronald Ritchie dans un rapport de 95 pages déposé au Bureau du premier ministre en décembre 1968, soit à peine 15 semaines après ce discours. Ce qui prouve qu’on savait aussi travailler rapidement avant l’arrivée de l’Internet !

Quatre ans plus tard " tout n’allait pas si vite, apparemment " l’Institut ­voyait le jour. Et bien qu’Ottawa en fut l’instigateur, qu’il y injecta les fonds de démarrage et promit des subventions d’appoint, l’IRPP allait conserver son autonomie et s’intéresser, dans tout le pays, aux politiques de tous les ordres de gouvernement. Grâce au leadership et aux talents de collecteur de fonds de John Black Aird, deuxième président du Conseil, qui obtiendra auprès du secteur privé, des provinces et de diverses fondations un financement de contrepartie suffisant pour constituer un excellent capital de dotation, l’Institut allait même s’offrir, au fil des ans, le luxe d’une véritable indépendance.

Et voici que trois décennies plus tard, le 28 mai 2002, les nombreux amis de l’IRPP, en présence de Son Excellence la très honorable Adrienne Clarkson, Gouverneure générale du Canada, se réunissent au Musée canadien des civilisations à Hull pour célébrer son trentième anniversaire, faire le point sur l’état de ses recherches et rendre hommage à cinq personnalités pour leur riche contribution à l’évolution de l’Institut comme à celle des politiques publiques au Canada. Outre la contribution de M. Ritchie, celles de Gordon Robertson, président de l’IRPP de 1980 à 1984; de Tom Kent, fondateur et premier rédacteur en chef de cette revue; de Claude Ryan, journaliste, homme politique et collaborateur pri­vilégié de l’Institut; et de Michael Pitfield, qui fut l’un des premiers fiduciaires de l’IRPP.

Les anniversaires étant propices à la fête, aux bilans et aux pronostics, cette livraison spéciale d’Options politiques vous offre un peu des trois. Pour la dimension festive nous nous sommes offerts de la couleur et un numéro double. On ne juge certes pas un livre à ses couleurs, surtout si c’est un essai politique, d’abord évalué sur le fond plutôt que la forme, mais après 22 ans de noir et blanc, il n’est pas déplaisant de se payer un petit coup d’éclat. J’aimerais bien répéter l’expérience avant 2024, même si notre comptable n’est pas vraiment d’accord.

Côté bilan, une variété d’articles retrace nos 30 premières années.

  • Des entretiens, tout d’abord, que j’ai été heureux de réaliser avec MM. Ritchie, Ryan, Robertson, Kent et Pitfield, de même qu’avec Mme Monique Jérôme-Forget, la présidente qui a été le plus longtemps à la tête d l’Institut et qui a aussi eu la tâche de le mener à travers la difficile période du début des années 1990.
  • Puis, en deux douzaines de pages, des extraits choisis de textes parus, certains prémonitoires et mordants, d’autres un peu moins mais néanmoins fort amusants à relire, surtout avec le recul. Merci à Brian Fitzgerald, pour son diligent travail d’archive.
  • Enfin, une liste (imprimée en caractères extrêmement petits, j’en ai peur) de tout ce que l’Institut a publié depuis ses débuts, en autant que notre équipe de chercheurs (Stéphane Baillie et Brigitte Létourneau) a pu s’en assurer.

Pour ce qui est des pronostics, on lira comme à l’ordinaire plusieurs articles sur diverses questions politiques, rédigés dans cette langue intelligible que nous privilégions et résolument tournés vers l’avenir. Yves Rabeau conclut ainsi son analyse (amorcée en mars) des effets de la révolution Internet sur nos gouvernements. Éric Montpetit se demande si la politique canadienne sur les cellules souches est aussi mesurée que bien des observateurs semblent le croire. Alasdair Roberts présente une analyse statistique des demandes faites en vertu de la Loi sur l’accès à l’information auprès de Ressources humaines Canada, pour découvrir que les médias et les partis d’opposition doivent attendre plus longtemps qu’on réponde à leurs requêtes. John Grant décrit le processus de déréglementation de l’industrie de l’électricité, en vigueur depuis le 1er mai en Ontario. Et Bruce Hicks propose un système de subventions susceptible d’inciter les Canadiens à se rendre plus nombreux aux urnes qu’ils ne l’ont fait dans les années 1990.

Mais au-delà de la fête, des bilans et des pronostics, un trentième anniversaire est souvent l’occasion de questionnements existentiels. Et, tandis que j’amorçais la rédaction de cet article, le dernier livre de Donald E. Abelson, Do Think Tanks Matter?, publié chez McGill-Queen’s University Press, arrivait justement, de manière fort à-propos, à mon bureau. S’interrogeant sur le rôle des orga­nismes comme le nôtre, ce professeur de l’Université Western Ontario conclut à la difficulté d’en mesurer l’influence réelle, au risque de décevoir « ceux qui cherchent une réponse définitive à la question » soulevée par le titre de son ouvrage.

Or, selon ma courte expérience d’éditorialiste étudiant le processus politique à distance, les instituts de recherche n’ont sans doute pas toute l’influence qu’on leur prête, mais les faits, eux, ont une importance décisive. Oui, les faits sont têtus, comme le dit John Adams. Si Éric Montpetit a raison de conclure que le Royaume-Uni possède une réglementation bien plus stricte que le Canada en matière de bio-ingénierie humaine, et que la nôtre est donc plus permissive qu’on le prétend, cette information s’imposera tôt ou tard dans le débat entourant cette question. Si les conclusions d’Alasdair Roberts sont fondées, en ce qui concerne l’existence de deux poids, deux mesures dans le traitement des demandes d’information soumises à Ressources humaines Canada, le gouvernement fédéral devra un jour ou l’autre en tirer les conséquences. Et si, comme le soutient une étude de l’IRPP préparée par Robert Baril, Pierre Lefebvre et Philip Merrigan, le système québécois des garderies à 5 dollars par jour profite surtout aux familles dont les revenus sont supérieurs à la médiane, cette réalité en viendra inévitablement à influer sur le débat public.

Qu’en est-il alors des instituts de recherche? S’ils s’emploient à révéler ce genre de faits aussi têtus qu’indiscutables, ils ont à coup sër un grand rôle à jouer (tout comme les revues qu’ils publient !). D’autant plus qu’en quelques décennies, les gouvernements canadiens de tous niveaux se sont dotés d’impressionnantes capacités de recherche. Mais plus longtemps ils conservent le pouvoir, moins ils semblent s’intéresser aux faits gênants ou importuns. C’est pourquoi nous avons besoin d’institutions indépendantes comme les universités, les quotidiens, les groupes d’intérêts et de réflexion.

Cette revue est née huit ans après la fondation de l’IRPP, qu’elle a maintenant accompagné pendant plus des deux tiers de son existence. Exception faite des abonnements, c’est l’IRPP qui règle toutes les factures d’Options politiques. Malgré tout, et suivant une tradition établie par Tom Kent, elle a toujours conservé une certaine autonomie qu’ont soigneusement respectée les présidents successifs de l’Institut, y compris son président actuel. En reconnaissance de cette admirable générosité intellectuelle, l’équipe de la revue leur tire son chapeau et se fait une joie de participer aux célébrations de ce 30e anniversaire. Que nous puissions ainsi, côte à côte, prospérer encore longtemps !