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Neuf. C’est le pourcentage de Québécois qui croient que certaines races sont supérieures aux autres. En 2021, Angus Reid Institute et l’Université de la Colombie-Britannique leur a posé, ainsi qu’aux autres Canadiens, cette question directe : « En toute honnêteté, pensez-vous que toutes les races sont égales du point de vue de leurs caractéristiques naturelles, ou pensez-vous que certaines races sont naturellement supérieures aux autres? »

Neuf pour cent, c’est beaucoup trop, certes. Mais comparons avec l’Ontario, la Saskatchewan ou le Manitoba, où cette proportion est de 14 %. Ailleurs au Canada, le sommet est de 19 % à l’Île-du-Prince-Édouard (peut-être en raison de la taille de l’échantillon), et la proportion la plus faible à Terre-Neuve-et-Labrador, à 8 %.

Il est intéressant de noter que 13 % des Autochtones canadiens croient à l’inégalité des races, de même que 18 % des non-Caucasiens/non-Autochtones, soit deux fois plus qu’au Québec.

La religion, et non l’islam

Comment peut-on concilier ce résultat avec l’existence de la loi 21 sur la laïcité et le consensus apparent hors-Québec, selon lequel les habitants de cette province sont intrinsèquement intolérants? La réponse, comme l’a expliqué Justin Trudeau dernièrement, est dans la relation qu’entretiennent les Québécois avec la religion, en particulier avec l’emprise misogyne que la religion catholique leur a imposée jusqu’aux années soixante et qu’ils retrouvent, plus récemment, dans le comportement de l’islam envers les femmes.

C’est pourquoi ce même sondage Angus Reid a révélé ce que tous les autres sondages vous diront : une proportion beaucoup plus importante des Québécois ont une opinion négative des religions dans leur ensemble et de l’islam en particulier.

Toujours selon Angus Reid, alors que 25 % de l’ensemble des Canadiens disent se sentir « distants » des musulmans, ce sentiment atteint 37 % au Québec. Il s’agit toujours d’une minorité (63 % ont une opinion favorable), mais la différence est significative.

L’appui à la loi 21, qui interdit le port de tout signe religieux pour les fonctionnaires en position d’autorité, oscille autour de 65 %. Il n’y a tout simplement pas assez de Québécois qui n’aiment pas les musulmans pour expliquer un chiffre aussi élevé. À l’évidence, d’autres variables sont en jeu, et le racisme n’en fait pas partie.

Moins de préjugés, moins de crimes haineux, moins de discrimination

En fait, les sondeurs canadiens notent régulièrement que les Québécois sont plus tolérants que les autres Canadiens, à bien des égards. La firme Ekos a constaté en 2019 que 30 % des Québécois croyaient qu’il y avait trop de membres de minorités visibles parmi les immigrants. C’est affreux. Mais ce chiffre est de 46 % en Ontario, et de 56 % en Alberta. Même parmi les minorités visibles, 43 % estimaient qu’il y avait trop de membres des minorités visibles parmi les immigrants. En somme, les Québécois étaient moins intolérants à l’égard des immigrants de couleur que l’ensemble des Canadiens, et même que les personnes de couleur elles-mêmes!

Mais ce ne sont que des opinions. Qu’en est-il des actions? Les crimes haineux ont été plus nombreux en Ontario qu’au Québec en 2019, 2020 et 2021, dernière année pour laquelle des données sont disponibles, en nombre absolu et en proportion de la population. La police de Montréal a rapporté qu’en 2020 et 2021 – les premières années d’application de la loi sur la laïcité –, le nombre de crimes haineux liés à la religion a diminué de 24 %. Bien sûr, avec la pandémie, il y avait moins d’occasions de se rencontrer et de se détester. Mais il y a eu aussi une pandémie à Toronto. Et là, selon les données de la police de Toronto pour 2021 et au cours de la même période, les crimes haineux liés à la religion ont grimpé de 16 %.

Qu’en est-il de la discrimination en matière d’emploi? Les données de Statistique Canada pour 2021 montrent qu’au Québec, les immigrants ont un taux d’emploi supérieur à celui des travailleurs qui y sont nés (ratio de 107 %) alors que c’est le contraire en Ontario (95 %). L’écart est plus grand pour les femmes, avec un ratio de 102 % au Québec contre 91 % en Ontario, ce qui est probablement dû au programme de garderies du Québec, très étendu.

Il en va de même pour les membres des minorités visibles, dont le taux d’emploi est égal à celui du reste des Québécois et supérieur au ratio de 95 % de l’Ontario. Autrement dit, en tant qu’immigrant ou membre d’une minorité visible, vos chances de trouver un emploi sont plus élevées au Québec qu’en Ontario, et plus encore si vous êtes une femme.

Les élections québécoises d’octobre 2022 ont été remarquables pour un accomplissement à peine remarqué. Pour la première fois, la proportion d’élus issus des minorités visibles (12 %) est la même que leur part dans l’électorat, ainsi que celle de députés qui ne sont pas d’origine francophone ou anglophone (20 %). Un score parfait.

Pendant ce temps, à Ottawa, seulement 15,7 % des élus proviennent de minorités visibles, alors que la cible est de 25 %. Et en Ontario, dont 30 % de la population est issue de minorités visibles, seulement 23 % des élus de Queen’s Park en émanent.

Égalitaire depuis longtemps

Aucun de ces chiffres n’est nouveau, mais je parie que vous les lisez ici pour la première fois. Pourquoi? Tout simplement parce qu’ils sont tellement contre-intuitifs que, hors du Québec, peu de gens se donnent la peine de les chercher. Et que lorsque ces données font surface, elles sont traitées comme des données déviantes qui ne représentent sûrement pas la réalité.

Pourtant, si l’on remonte dans le temps, le Québec a brisé des barrières raciales bien avant d’autres sur le continent. Par exemple, la commémoration du 1er août de la loi britannique qui a aboli l’esclavage en 1833 est problématique au Québec, puisqu’elle ignore le fait que l’esclavage y était déjà interdit depuis 30 ans. Dans le Haut-Canada (aujourd’hui l’Ontario), les députés avaient voté en 1793 pour l’abolition de l’esclavage, mais avaient accordé une clause de droits acquis préservant les « biens » alors possédés par les propriétaires d’esclaves. L’esclavage a donc persisté jusqu’en 1820. Et la loi britannique de 1833 a dédommagé les propriétaires d’esclaves pour leur « perte ».

Rien de tel n’a eu lieu au Québec. Dès 1798, des juges ouverts d’esprit déclarent l’esclavage illégal au Québec, sans délai ni compensation. Il disparut donc complètement en très peu de temps, comme le raconte Frank Makey dans son remarquable ouvrage Done with Slavery : The Black Fact in Montreal, 1760-1840 (McGill-Queen’s Press). « La façon dont l’esclavage a été aboli au Québec s’est avérée être l’une des plus humaines et des moins contraignantes », écrit-il. L’esclavage a donc pris fin au Québec 20 ans avant sa disparition dans le Haut-Canada, 30 ans avant le reste de l’Empire et 63 ans avant l’émancipation des Noirs américains.

Dans tout l’Empire britannique, les Juifs n’ont pas eu le droit d’exercer des fonctions électives jusqu’en 1858, sauf au Québec. En 1832, l’Assemblée, à majorité patriote (l’ancêtre du Parti libéral du Québec et du Parti québécois), vota une loi accordant la pleine citoyenneté aux Juifs, n’en déplaise aux Britanniques.

Quant aux relations avec les Premières nations, le gouverneur de la Nouvelle-France et 39 chefs se sont réunis à Montréal en 1701 pour conclure le traité de paix le plus ambitieux jamais négocié entre colons et Premières nations dans l’hémisphère. Ç’aurait été digne du Nobel de la paix. Dans l’époque moderne, le Québec a signé le premier accord territorial global au Canada, en 1975, et René Lévesque a fait en sorte que l’Assemblée nationale du Québec soit le premier Parlement au Canada à reconnaître l’existence des nations autochtones sur son territoire, en 1984. En 2003, la Paix des Braves avec la nation crie est devenue la référence en matière d’octroi d’autonomie aux Premières nations.

Environics Institute rapporte que, comme les autres Canadiens, 44 % des Québécois croient que le gouvernement n’en a pas fait assez pour assurer une véritable réconciliation. Mais il y a des retardataires, qui trouvent que nous sommes allés trop loin ou que nous avons été trop généreux. Au Québec, ils sont 13 %. C’est trop. Au Canada, 20 %. Trop et demi.

Il est également intéressant de noter comment le sentiment antireligieux des Québécois est lié à la question des pensionnats. La firme de sondage Léger a demandé qui était responsable de ce désastre : le gouvernement fédéral ou l’Église catholique. Évidemment, la réponse est : les deux. Mais le sondeur a forcé ses répondants à choisir. Les deux tiers des Canadiens ont désigné l’Église. Les Québécois, encore plus : 69 %. Et plus les Québécois ont de la mémoire, plus ils condamnent l’Église : ils sont 76 % chez les plus de 55 ans. Les Québécois se disent également plus honteux face à l’horreur des pensionnats (86 %) que la moyenne canadienne (80 %).

Il est certain que des tonnes de chroniques peuvent être – et ont été – écrites sur les nombreux défauts et les faiblesses des Québécois. J’en ai écrit quelques-unes moi-même. Les arguments comparatifs ont peu de poids lorsqu’il s’agit de lutter contre la discrimination, le profilage racial, la négligence dont souffrent les communautés autochtones depuis des décennies.

Ils sont essentiels, cependant, à l’heure où des voix dominantes à l’extérieur du Québec se drapent dans une attitude de supériorité morale pour juger et dénaturer le Québec, ses citoyens et son histoire.

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JL
Jean-François Lisée est auteur, chroniqueur au Devoir et ex-chef du Parti Québécois. Son dernier livre s’intitule Guerre froide P.Q. – La CIA, le KGB et l’énigme québécoise (Carte blanche). On peut lire son blogue à jflisee.org

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