La politique de la table rase héritée de Trudeau n’est pas le miracle qui unifiera le pays. Un jour ou l’autre, les Canadiens devront renouer avec le passé.

Dans Reconquérir le Canada, un groupe d’auteurs réuni par André Pratte propose un nouveau plan de match aux Québécois. Souhaitant sortir de ce qu’ils perçoivent comme une politique d’opposition systématique, l’éditorialiste en chef de La Presse et ses collaborateurs suggèrent un programme en trois points.

Premièrement, il faut « faire le ménage parmi nos mythes » et « faire table rase », afin d’arrêter de ressasser les mêmes échecs. Deuxièmement, il faut faire le deuil du Canada dualiste des origines puisque le Québec ne compte plus autant qu’avant dans l’ensemble canadien et que « l’égalité entre partenaires de population, de puissance et de richesse différentes est une chimère ». Le Québec, dorénavant, doit accepter de représenter un peu moins du quart de la population canadienne. Troisièmement, les Québécois doivent reprendre leur place au sein des institutions fédérales, qu’ils auraient, semble-t-il, trop délaissées.

Il s’agit, en somme, d’accepter le Canada tel qu’il est et de tirer parti des opportunités qu’il présente.

À première vue, cette reconquête du Canada ressemble singulièrement au programme que s’étaient donnés, dans les années 1960, les trois colombes, Jean Marchand, Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau. Même constat sur les effets délétères de l’idéologie nationaliste québécoise, même scepticisme face à l’idée d’un Canada à deux qui ne résisterait pas à une sérieuse prise en compte de la complexité du pays, et même appel volontariste à prendre sa place.

Les Québécois, écrivaient Pelletier et Trudeau pour expliquer leur adhésion au Parti libéral en 1965, sont gouvernés par Ottawa et y envoient environ la moitié de leurs impôts, « mais ils y sont de moins en moins présents, intellectuellement, psychologiquement et même physiquement ».

La volonté de refaire le Canada manifestée par les trois colombes avait un côté don quichottesque. Mais elle a été éminemment fructueuse, plus que toute autre entreprise politique dans l’histoire du pays. Le Canada a été transformé, pour devenir bilingue, multiculturel, et doté d’une nouvelle constitution impossible à changer et fidèle à la vision trudeauiste d’un pays symétrique et monochrome.

Pourquoi, alors, faut-il encore une fois partir de Montréal pour reconquérir le pays ?

C’est qu’il y a un os. Trudeau, explique Pratte, a fait deux erreurs. Il a changé la Constitution sans l’accord de l’Assemblée nationale du Québec et il a contribué à l’échec de l’Accord du Lac Meech. En conséquence, les Québécois manifestent bien peu d’attachement au Canada. On reste parce que sortir semble difficile, mais le cœur n’y est pas.

On reste parce que sortir semble difficile, mais le cœur n’y est pas.

Mais s’agit-il bien d’erreurs ? Après tout, Trudeau répondait aux vœux de la majorité canadienne, et on sait bien que dans une fédération « l’égalité entre partenaires de population, de puissance et de richesse différentes est une chimère ». Trudeau a simplement donné au partenaire le plus fort ce qu’il voulait.

Plus fondamentalement, la reconquête de Trudeau était aussi une politique de la table rase. Je ne multiplierai pas les citations, mais on reconnaîtra aisément que Trudeau aussi voulait rompre avec « notre maître, le passé ». Ce n’est pas par erreur que la reconnaissance de la nation québécoise est passée à la trappe.

Trudeau voulait d’ailleurs appliquer le même raisonnement aux Premières Nations. En promettant une société juste, son Livre blanc de 1969 proposait d’oublier les erreurs du passé, d’abolir la Loi sur les Indiens et de faire des Autochtones des Canadiens comme les autres. Ceux-ci ont naturellement refusé cette forme de justice, qui les aurait tout bonnement fait disparaître comme peuples.

En fait, les Québécois participent activement à la vie politique canadienne, et ils contribuent à tous les grands débats publics, qu’il s’agisse du déséquilibre fiscal, de l’intervention en Afghanistan ou du protocole de Kyoto. Même les souverainistes sont à la Chambre des communes, où ils jouent un rôle nécessaire et constructif. Le problème, ce n’est pas l’abstention du Québec mais plutôt le refus canadien d’admettre pleinement la nation québécoise.

Le problème, ce n’est pas l’abstention du Québec mais plutôt le refus canadien d’admettre pleinement la nation québécoise.

Faire table rase du passé ne réglera rien. Un jour ou l’autre, les Canadiens devront renouer avec ce que James Tully appelle l’ancienne Constitution du pays qui, bien avant 1982 et même avant 1867, reconnaissait la présence de plusieurs peuples, destinés à vivre ensemble et séparément.

Le cinéaste Yves Simoneau a réalisé récemment un film remarquable sur un moment charnière de l’histoire américaine, Bury My Heart at Wounded Knee. Le film traite avec respect d’un élément douloureux de la mémoire collective américaine, mais c’est aussi un film très québécois par sa sensibilité au caractère irréductible des faits collectifs.

Personne ne gagne et rien ne se règle dans ce film. Les résistants sioux sont anéantis, les modérés se font rouler, et les partisans de l’intégration déchantent rapidement. Le film se termine avec le jugement de la Cour suprême qui, en 1980, confirmait que les terres des Sioux avaient été littéralement volées, sans toutefois imposer une rétrocession. À ce jour, le conflit demeure irrésolu, les Sioux refusant d’accepter le dédommagement proposé par la Cour. Les Black Hills, disent-ils, ne sont pas à vendre.

Dans la vie des peuples, on ne peut pas tout régler en faisant table rase.