Les choix budgétaires des deux dernières années placent le Québec en situation déficitaire, en empêchant les revenus de croître autant que les dépenses.

La ministre des Finances du Québec, Monique Jérôme-Forget, a présenté son budget 2008 sous le signe de la prudence et de la discipline. Évitant de faire des vagues, elle prenait note du contexte économique difficile et cherchait surtout à contrôler les dépenses, tout en allouant des sommes bien ciblées mais modestes à de nouvelles mesures pour la promotion de l’investissement, la formation et l’emploi, la famille et l’environnement.

Ce message raisonnable, qui évoquait volontiers la « bonne mère de famille », s’accompagnait toutefois d’un développement plus préoccupant. Pour la première fois depuis le budget de 1997-1998 — le dernier budget avant l’atteinte de l’équilibre budgétaire — les dépenses prévues excédaient les revenus de plus d’un milliard de dollars. Ce n’est qu’en puisant dans ses minces réserves que le gouvernement du Québec a évité un déficit.

Ce n’est qu’en puisant dans ses minces réserves que le gouvernement du Québec a évité un déficit.

Le portrait n’est pas encore catastrophique. Les prévisions de revenus, notamment, errent sans doute du côté de la prudence. Le Conference Board, par exemple, anticipe des résultats plus favorables. Quant aux dépenses, elles incluent une nouvelle provision pour éventualités, à hauteur de 200 millions de dollars, ainsi qu’une contribution au Fonds des générations afin de réduire le poids de la dette. Le budget intègre par ailleurs les normes de la réforme comptable annoncée en décembre 2007, ce qui accentue un peu le déficit. Et puis, bon an mal an, ce n’est toujours que de justesse que le gouvernement du Québec maintient à peu près l’équilibre budgétaire.

Il n’en reste pas moins qu’après quelques années de surplus, on envisage maintenant des soldes négatifs. Pour 2009-2010, les perspectives sont encore moins bonnes. Québec prévoit alors vider ses dernières réserves budgétaires pour maintenir encore plus difficilement l’équilibre, en supposant une croissance des dépenses limitée à 3 p. 100, que le Conference Board juge peu réaliste.

Cette détérioration du solde budgétaire n’est pas simplement le résultat d’une situation économique défavorable. Elle découle aussi de décisions concernant les revenus.

Le gouvernement Charest, en effet, a baissé les impôts sur le revenu de 950 millions de dollars l’an dernier et annoncé l’abolition graduelle de la taxe sur le capital. La réduction de l’impôt sur le revenu explique presque à elle seule l’impasse financière actuelle. Quant à l’abolition de la taxe sur le capital, à terme, en 2011-2012, elle privera le gouvernement de 900 millions de dollars de revenus par année.

À cela, il faut ajouter la version québécoise du compte d’épargne libre d’impôt (CELI) et la réduction du taux de majoration des dividendes admissibles, deux mesures qui ne coûteront presque rien en 2008-2009 (un million) mais dont les effets croîtront de façon exponentielle pour atteindre 55millions dans cinq ans. Deux changements qui, comme les baisses d’impôt, profiteront surtout aux plus riches.

Les choix budgétaires des deux dernières années placent donc de façon durable le Québec en situation déficitaire, en empêchant les revenus de croître autant que les dépenses.

Dans les circonstances, on peut s’étonner de la relative discrétion de bien des lucides, qui s’inquiétaient tant jusqu’à récemment du déclin démographique et de l’endettement.

Certains, comme Pierre Fortin, coauteur d’un rapport sur l’investissement présenté en même temps que le budget, ont pris acte et proposent de compenser les pertes de revenu en augmentant les taxes à la consommation, ce que permettrait le recul fédéral sur la TPS. Fortin et ses coauteurs ont également compris qu’il fallait offrir aux contribuables à faible revenu une contrepartie pour des CELI dont ils profiteront peu. Mais dans l’ensemble, les réactions sont demeurées plutôt positives, et elles passent presque sous silence le retour au déficit.

On pourrait relier ces attitudes aux baisses d’impôt, qui font l’affaire des plus fortunés. Mais il y a une autre explication, qui est plus intéressante.

Pour un large courant de la pensée conservatrice contemporaine, en effet, l’endettement public est tout à fait acceptable, voire souhaitable, s’il résulte de baisses d’impôt.

Pour un large courant de la pensée conservatrice contemporaine, en effet, l’endettement public est tout à fait acceptable, voire souhaitable, s’il résulte de baisses d’impôt. « En toutes circonstances et quelle que soit l’excuse ou la raison », disait l’économiste Milton Friedman en entrevue, « je favorise des réductions d’impôts. » Pour Friedman, il ne s’agissait pas tant de soulager les contribuables ou d’obtenir une fiscalité concurrentielle que de couper à la source toute velléité d’augmenter les dépenses. Il fallait littéralement « affamer la bête », en rendant impossible le maintien d’un État-providence généreux. Et tant pis si la manœuvre créait un déficit. Celui-ci aurait au moins l’avantage de diminuer encore les options de ceux qui veulent une plus grande justice sociale et de meilleurs services publics.

Le gouvernement Harper s’inspire clairement de cette approche, qui donne une place d’honneur aux baisses d’impôt. À Québec, la démarche est probablement moins idéologique et plus intuitive, mais l’orientation finale est semblable.

Sauf qu’Ottawa a toujours des surplus budgétaires, alors que Québec est déjà en déficit. Pour les purs et durs de l’antiétatisme, la perspective de déficits récurrents constitue peut-être une bonne nouvelle, mais pour la majorité des citoyens et des contribuables, il s’agit plutôt d’une tendance inquiétante, qui appelle une réponse.