Pour briser le cycle des jeunes pris en charge qui ont des démêlés avec la justice, il faut une meilleure approche de prévention et d’intervention.

Cet article a été traduit de l’anglais.

Le cas d’Abdoul Abdi, jeune réfugié somalien et ancien pupille de l’État menacé d’expulsion pour avoir été reconnu coupable d’infractions pénales, suscite depuis quelques mois une vaste indignation.

Aujourd’hui âgé de 24 ans, Abdoul est arrivé en Nouvelle-Écosse à six ans, avec sa sœur et ses tantes, après le décès de sa mère dans un camp de réfugiés. Bientôt séparé des siens, il a connu jusqu’à la fin de son adolescence 31 différents foyers d’accueil ou de groupe.

Alors qu’il était pupille de l’État, personne n’a songé à faire une demande de citoyenneté en son nom. Il a développé des troubles de comportement en réaction à ses traumatismes d’enfance et à ses placements incessants, mais le système n’a pu répondre adéquatement à ses besoins. À 20 ans, peu après avoir été « libéré » de la tutelle de l’État, il a plaidé coupable à plusieurs chefs d’accusation, dont celui de voies de fait graves, et a été condamné à quatre ans et demi de prison. Ayant purgé sa peine, il vit aujourd’hui dans une maison de transition à Toronto en attendant une décision qui pourrait menacer sa vie.

Le cas d’Abdoul Abdi n’a rien d’unique parmi les réfugiés. Malheureusement, de nombreux jeunes suivis par les services de protection ont un jour ou l’autre des démêlés avec la justice. Un rapport publié en 2009 par le Bureau du représentant de l’enfance et de la jeunesse de la Colombie-Britannique brossait un sombre tableau de leur situation : les jeunes pris en charge sont plus susceptibles d’avoir affaire au système de justice pénale (36 %) que de terminer leur études secondaires (26 %).

Le contraste est saisissant avec les jeunes de l’ensemble de la population : ceux-ci risquent nettement moins d’être l’objet d’une recommandation d’inculpation par la police (6 %) que les jeunes pris en charge (41 %). Le rapport précise aussi qu’en Colombie-Britannique, ces jeunes ont une chance sur six d’être détenus ou condamnés à la détention, contre une chance sur 50 pour les autres. Quant aux jeunes des minorités, leur taux d’incarcération est supérieur par rapport à leur représentation dans la population : il est trois fois plus élevé chez les Afro-Canadiens et cinq fois plus élevé chez les Autochtones.

Ces « jeunes en transition », comme les désigne le milieu de la recherche, ont souvent affaire à la fois au système de protection de la jeunesse et au système de justice pénale en raison de traumatismes non traités, de placements à répétition, des politiques de tolérance zéro dans des maisons de groupe et du cloisonnement des décisions de différents ministères : autant de facteurs qui expliquent qu’ils soient nombreux à passer entre les mailles du filet. Les services de protection de l’enfance tendent aussi à criminaliser ceux qui affichent des troubles de comportement, comme l’ont souligné plusieurs rapports dont ceux de l’Ombudsman du Nouveau-Brunswick et Défenseur des enfants et de la jeunesse parus en 2008, Connexions et déconnexion et Le rapport Ashley Smith.

La mort d’Ashley Smith à 18 ans, pendant qu’elle était sous garde fédérale en Ontario, a provoqué un scandale national en matière de droits de la personne. L’adolescente avait connu de nombreux démêlés avec la justice et passé des périodes interminables en isolement cellulaire. Souffrant de troubles mentaux qui ne furent jamais réellement traités, inculpée de plusieurs actes criminels, elle avait multiplié les problèmes comportementaux et les appels à l’aide avant de connaître une mort prématurée.

La formation des policiers privilégie des mesures punitives, comme l’inculpation et la détention, et leur intervention peut faire penser aux jeunes qu’ils sont arrêtés au lieu d’être transférés en lieu sûr.

Le cycle des démêlés avec la justice de ces jeunes n’a rien d’étonnant lorsqu’on sait qu’ils entrent en contact avec les autorités policières dès leur prise en charge par les services de protection de l’enfance et de la jeunesse. Ce sont en effet des policiers qui les retirent de leur domicile pour les confier à ces services. Or la formation des policiers privilégie des mesures punitives, comme l’inculpation et la détention, et leur intervention peut faire penser aux jeunes qu’ils sont arrêtés au lieu d’être transférés en lieu sûr. Une fois pris en charge, ils sont l’objet d’une surveillance, de sanctions et de restrictions qui ne s’appliquent pas aux autres jeunes, ce qui les amène aussi à se percevoir comme des criminels. Le caractère déshumanisant de cette expérience accroît le risque qu’ils aient des démêlés avec la justice, puisque les enfants et les jeunes tendent à reproduire ce qu’ils apprennent des adultes.

Comment briser le cycle de cette « jeunesse en transition » ? Que nous soyons décideurs, travailleurs de première ligne, juges, policiers, chercheurs, intervenants ou simples citoyens, nous avons tous un rôle à jouer pour tracer la voie d’un changement systémique.

Premièrement, nous devons prendre en compte la précieuse expertise des jeunes qui ont eux-mêmes vécu cette expérience, rassembler les meilleurs travaux de recherche concertée, puis concevoir des programmes et des interventions adaptés à leurs besoins.

Deuxièmement, ces jeunes doivent rester dans leur collectivité au lieu d’être enfermés dans des établissements correctionnels où ils perdent contact avec leurs proches. Des études ont montré que l’incarcération est largement inefficace pour empêcher les jeunes de récidiver, alors que des analyses coûts-avantages ont établi que les interventions et programmes communautaires produisent de meilleures résultats à des coûts nettement inférieurs.

Ces programmes reposent souvent sur l’approche de justice réparatrice ― elle-même inspirée des démarches de médiation, de résolution et de guérison de la justice autochtone ―, qui s’est révélée plus promettrice que les approches punitives. La question est d’autant plus importante pour les jeunes Autochtones, historiquement soumis à la colonisation et la discrimination systémique qui expliquent leur surreprésentation à la fois dans le système de protection de la jeunesse et le système de justice pénale pour les jeunes.

Trop souvent, les jeunes ont des démêlés avec la justice sont baladés entre des ministères qui croulent sous les dossiers, et les intervenants de première ligne communiquent peu entre eux avant de prendre des décisions qui touchent les jeunes sous leur responsabilité.

Troisièmement, nous devons abattre les cloisons et travailler en concertation pour corriger les lacunes de la prestation de services, bien avant que les jeunes ne tombent entre les mailles du filet. Trop souvent, ceux qui ont des démêlés avec la justice sont baladés entre des ministères qui croulent sous les dossiers, et les intervenants de première ligne communiquent peu entre eux avant de prendre des décisions qui touchent les jeunes sous leur responsabilité. D’où l’importance d’une approche de prévention et d’intervention globale et interdisciplinaire qui réponde aux besoins des enfants et des jeunes, pendant et après leur prise en charge, et tienne compte de l’ampleur et de la prévalence de leurs traumatismes. De ce point de vue, le cadre de Prestation des services intégrés pour les enfants et les jeunes aux prises avec des problèmes émotionnels, comportementaux et de santé mentale du Nouveau-Brunswick, créé en 2011, constitue une pratique exemplaire dont toutes les provinces devraient s’inspirer pour réformer leurs services.

Quatrièmement, les intervenants de première ligne doivent être formés à la reconnaissance des traumatismes dont souffrent la plupart des enfants et des jeunes pris en charge, et qui sont souvent mal compris de leur entourage. Ceux dont les traumatismes ne sont ni dépistés ni traités adoptent souvent des comportements délinquants et destructeurs : selon des données canadiennes, plus de la moitié des détenus ont eu affaire avec les services de protection de la jeunesse. L’absence de pratiques axées sur ces traumatismes risque aussi d’exposer les enfants et les jeunes à d’autres expériences traumatisantes, venant d’intervenants dont la tâche est pourtant d’en prendre soin.

Enfin, nous devons cesser de considérer les jeunes souffrant de troubles mentaux comme des criminels et les traiter plutôt avec compassion, attention et dignité. Ceux qui ont des problèmes comportementaux doivent être vus comme des jeunes en difficulté et non comme une source d’ennuis, puisque leur comportement est généralement le symptôme d’un ensemble complexe de problèmes sous-jacents comme la victimisation, le déplacement et les traumatismes.

N’oublions jamais que nombre de ces enfants et adolescents ont été à la fois témoins et victimes de négligences, de violences et d’abus inconcevables, qui continuent de les hanter pendant leur prise en charge. À défaut de leur apporter l’attention et le soutien dont ils ont vraiment besoin, nous ne pouvons supposer qu’ils guériront par magie de leurs traumatismes pour devenir de parfaits citoyens. Nous devons aussi investir davantage dans les programmes communautaires de santé mentale, supprimer les listes d’attente et répondre en temps voulu aux besoins des jeunes en difficulté pour que nos prisons cessent de servir d’établissements de santé mentale de substitution.

Cet article fait partie du dossier Une vision élargie de la réforme du système de justice pénale

Photo : Manifestation à Ottawa pour soutenir Abdoul Abdi, 6 mars 2018 / Aditya Rao.


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