L’élection fédérale d’octobre 1993 a été un véritable tremblement de terre. Au pouvoir depuis 1984, le Parti progressisteconservateur a alors été balayé et s’est retrouvé avec seulement deux députés, et le Nouveau Parti démocratique, qui avait bien fait en 1988, n’en a conservé que neuf. Les libéraux de Jean Chrétien ont raflé presque tous les sièges dans les provinces atlantiques, en Ontario et au Manitoba, pour former un gouvernement majoritaire.

Mais surtout, deux nouveaux partis sont nés de la tourmente constitutionnelle des années précédentes : le Bloc québécois, qui a conquis presque toutes les circonscriptions du Québec francophone et est devenu l’opposition officielle, et le Parti réformiste, qui s’est installé solidement dans l’Ouest.

Deux ans plus tard, en octobre 1995, les Québécois ont presque tiré la ligne en se prononçant sur la souveraineté. Mais ce n’est pas arrivé. Seul le Bloc est donc demeuré, pour marquer par sa présence la rupture entre le Québec et le Canada établie par la Loi constitutionnelle de 1982.

Les réformistes, pour leur part, allaient finir par prendre la direction d’une droite canadienne renouvelée, sous l’égide du Parti conservateur.

Dix-huit ans plus tard, le cycle politique ouvert en 1993 vient de se boucler. Pour les réformistes devenus conservateurs, la victoire est totale. Ils auront le pouvoir sans partage jusqu’à l’automne 2015, et ce sans mé‚me avoir à se soucier du Québec, qui est dorénavant représenté à la Chambre des communes par un monsieur souriant et constructif, accompagné d’une équipe québécoise surréaliste.

Le soir de l’élection à Toronto, les partisans de Jack Layton agitaient tous un petit drapeau canadien pour bien souligner le sens que prenaient à leurs yeux les gains québécois de leur parti.

Les conservateurs ne pourront pas, bien sûr, réformer le Sénat comme le souhaitaient les premiers réformistes. Mais pourquoi se soucier d’introduire un nouveau contrepoids institutionnel quand on dispose dorénavant de tout le pouvoir? Il suffira de faire semblant d’y croire encore un peu pour plaire aux vieux militants. Le plus important est ailleurs. Les conservateurs pourront refaire le Canada à leur image, en regardant le grand ennemi d’hier, le Parti libéral, mariner dans son folklore et ses contradictions.

Pour les souverainistes et les progressistes québécois, la défaite est aussi totale. Non seulement le Bloc estil anéanti, mais il l’est par un parti sans assise au Québec et sans levier face à un gouvernement majoritaire expérimenté et déterminé.

Certains diront qu’au moins le Québec reste à part et à gauche. Mais la mission du Bloc québécois n’était pas de demeurer sur la touche ; il s’agissait de rappeler qu’un autre projet politique demeurait vivant et pertinent au Québec, et d’en exprimer les implications. Le projet politique de Jack Layton n’est tout simplement pas celui-là.

À gauche donc? Pour cela, il aurait fallu que le NPD fasse une campagne de gauche. Mais en parlant en termes vagues de la santé, des familles ordinaires et de la nécessité de travailler ensemble, M. Layton a surtout fait une campagne populiste, qui a d’ailleurs très bien fonctionné dans des circonscriptions habituellement plus conservatrices que progressistes.

Et puis, un parti de gauche, ce n’est pas seulement une affiche sur un poteau et une ligne sur un bulletin de vote. C’est d’abord une organisation enracinée dans la société civile, en lien avec le monde syndical et communautaire, le mouvement des femmes et les dynamismes locaux et régionaux. C’est ce qu’était le Bloc québécois. Ce n’est pas ce qu’est le NPD au Québec, qui devra organiser des visites pour permettre à plusieurs de ses députés de voir à quoi ressemble leur circonscription.

Le triomphe du NPD au Québec représente bien sûr un vote contre Stephen Harper. Mais c’est davantage la victoire de l’insatisfaction et de la lassitude que celle de la gauche.

Quatre ans, c’est long. Les conservateurs ont maintenant la voie libre pour changer la vie démocratique, la politique étrangère, la fiscalité et les autres politiques publiques, et pour réorienter les principaux mécanismes de la fédération, notamment la péréquation, où le Québec a beaucoup à perdre. Et ils vont le faire, souvent au détriment du modèle québécois.

Jack Layton va parler des familles ordinaires, mais c’est Stephen Harper qui va décider quelles familles vont gagner " les plus riches " et quelles autres vont perdre " les plus pauvres.

Entretemps, le modèle québécois va continuer de se déliter, victime notamment de l’affairisme et du manque d’envergure du gouvernement provincial actuel.

Éternel optimiste en politique, je ne vois guère ici de motif de réconfort. Il faudra voir, dans deux ans, si un coup de barre électoral est encore possible au Québec, ou si, une fois de plus, un nouveau venu sans assise pourra tout balayer.

Pendant ce temps à Ottawa, ce sera aux néodémocrates de faire la preuve qu’il vaut encore la peine de « travailler ensemble ».