On a beaucoup parlé de la vague orange qui a déferlé sur le Québec, mais assez peu de la vague bleue qui a entraîné les provinces de l'Ouest.

On a beaucoup parlé de la vague orange qui, imprévue que surprenante, a déferlé sur le Québec, emportant presque tout sur son passage, le Bloc québécois, notamment, ainsi que, dans une moindre mesure, le Parti libéral et le Parti conservateur. Dans l’Ouest, cette vague s’est cependant butée au courant de fond conservateur qui continue de structurer la vie politique dans cette partie du pays.

Lorsque la campagne électorale a débuté, les enjeux dans l’Ouest étaient plutôt simples. D’abord, les conservateurs ne pouvaient guère faire de gains, puisque la grande majorité des sièges leur appartenait déjà, soit 70 des 92 que compte la région. Pour Stephen Harper, l’objectif était de conforter les appuis en présentant le PCC comme la seule formation en mesure d’assurer la stabilité et la croissance économique, et, surtout, de défendre l’exploitation des sables bitumineux, fer de lance de l’économie de l’Ouest. Durant la campagne, les premiers ministres Ed Stelmach de l’Alberta ainsi que son homologue de la Saskatchewan Brad Wall se sont d’ailleurs rangés publiquement derrière les conservateurs.

Il faut dire qu’à l’automne 2010, le gouvernement fédéral avait bloqué la prise de contrôle de PotashCorp par la société anglo-américaine BHP Billiton ; il aurait été mal vu alors que le chef du Saskatchewan Party ne soutienne pas M. Harper. Le aussi message axé sur la stabilité économique, agrémenté de cris stridents contre la coalition, a permis de consolider l’emprise conservatrice sur les provinces de l’Ouest. À vrai dire, il n’y a eu qu’une seule tache – orange – au tableau de chasse des conservateurs : la circonscription d’Edmonton-Strathcona est restée aux mains du NPD. Hormis elle, la poigne conservatrice est demeurée ferme partout avec plus de 45,5 p. 100 des voix en Colombie-Britannique, 66,8 p. 100 en Alberta et plus de 50 p. 100 en Saskatchewan et au Manitoba, soit un total de 72 sièges pour le PC.

On ne peut en dire autant du PLC qui, en état de mort clinique, se retrouve sous respirateur artificiel. En effet, la marque de commerce libérale sort de l’élection encore plus affaiblie, si la chose était possible. Pour espérer regagner la faveur des électeurs de l’Ouest du pays, le chef du PLC devait faire oublier de vieux fantômes, comme celui du Programme national d’énergie (1980), qui est encore évoqué en Alberta chaque fois que les libéraux essayent d’aborder la question de l’énergie.

Dans un article paru au début de la campagne électorale dans la revue Alberta Views, M. Ignatieff avait tenté de miser sur l’idée de l’importance des sables bitumineux pour l’ensemble du Canada, propos qu’il avait réitéré dans les semaines suivantes. Désireux de faire oublier le Plan vert de son prédécesseur Stéphane Dion, le chef libéral cherchait à reprendre pied dans les provinces de l’Ouest. Ce fut peine perdue, peu d’électeurs de ces provinces lui ayant accordé quelque crédit que ce soit dans sa volonté de défendre le moteur de la prospérité économique du Canada. D’autant moins que M. Ignatieff avait encore bien d’autres fantômes à conjurer, à commencer par celui du scandale des commandites, sans oublier le dernier, et non le moindre, le spectre de la coalition de 2008. Celle-ci avait été froidement reçue, on s’en rappellera, par la majorité des électeurs de l’Ouest.

Bref, trop de démons à exorciser, ce qui explique la perte des sièges des libéraux, qui ne détiennent plus que quatre circonscriptions, deux au Manitoba et en Saskatchewan, et deux en Colombie-Britannique. En Alberta, les candidats du PLC sont souvent arrivés en quatrième position derrière les candidats du Parti vert. Ceux-ci peuvent au moins se targuer d’un succès, celui d’avoir fait élire leur chef Elizabeth May, qui plus est, contre un conservateur bien en vue, Gary Lunn.

Tout aussi significatif – surtout si les libéraux ont un jour assez de volonté pour remonter la pente – est la chute libérale en termes de pourcentage de voix exprimées, qui s’est poursuivie pour descendre à 13,4 p. 100 du vote en Colombie-Britannique, à 9,3 p. 100 en Alberta et à 8,6 p. 100 en Saskatchewan. Au Manitoba aussi la descente se poursuit, le parti ne récoltant plus que 16,6 p. 100 des voix. Si on dit à juste titre que les libéraux ont des difficultés à regagner le cœur des Québécois, la tâche consistant à conquérir la faveur des électeurs de cette vaste région qui s’étend de Winnipeg à Vancouver est tout aussi titanesque, car le PLC, plus que jamais, y occupe une place de tiers parti. Cela est d’autant plus vrai que la seule solution de rechange au PCC est dorénavant le NPD, le vote pour le Parti vert stagnant autour de 5 p. 100 dans toutes les provinces.

Comme cela avait été le cas en 2008, le chef néodémocrate Jack Layton a commencé sa campagne en terre albertaine dans la circonscription d’Edmonton-Strathcona, que Linda Duncan avait arrachée à Rahim Jaffer en 2008. Cette circonscription présentait une haute valeur symbolique aux yeux des néodémocrates, puisqu’elle permettait d’envoyer le message à toutes les forces progressistes que le NPD était l’unique formation en mesure de contrecarrer les conservateurs dans leur château fort albertain.

En mâtant l’offensive conservatrice visant à reprendre le comté, la campagne de Mme Duncan incarne le modèle à suivre pour tous les autres candidats de sa formation qui espèrent arracher des sièges aux conservateurs en 2015. Linda Duncan est devenue une figure connue en s’assurant d’une présence de tous les instants dans son comté, ce qui lui a notamment permis de canaliser encore plus le vote de la minorité francophone, traditionnellement libérale.

Pour le moment, la poussée néodémocrate n’a pas débordé les frontières d’Edmonton-Strathcona, et les circonscriptions qui, au début de la campagne, étaient susceptibles de basculer dans leur camp (Edmonton-Centre et Edmonton-East) sont demeurées résolument conservatrices. C’est cette réussite, pour modeste qu’elle soit, que les néodémocrates doivent reproduire ailleurs dans l’Ouest, au Manitoba et en Saskatchewan.

Le NPD a déjà connu une certaine percée en Saskatchewan, puisque le vote néodémocrate s’est gonflé à 32 p. 100, alors qu’il était à 26 p. 100 à l’élection de 2008. Mais, faute d’être concentrée à un endroit précis du territoire, la hausse n’a pu se traduire par de nouveaux élus. Ainsi, même en additionnant les votes du PLC et du NPD, les conservateurs restent largement en avance. Au Manitoba aussi, le parti de Jack Layton a un potentiel de croissance pour autant qu’il fasse le plein du vote libéral, auquel cas il pourrait devenir une solution de rechange dans quelques circonscriptions manitobaines. L’objectif du NPD est de reproduire la situation qui prévaut en Colombie-Britannique, le seul endroit où les néodémocrates ont pu faire élire un nombre de députés appréciable (12) avec 32 p. 100 du vote.

La clé d’un futur succès pour ce parti passera par le réveil, la mobilisation et la construction d’une base militante dans ces diverses provinces, ce qui ne pourra se faire que si les nouveaux élus néodémocrates du Québec désirent participer à l’aventure consistant à construire une gauche canadienne.

En somme, la situation paraît peut-être un peu plus rose pour les néodémocrates que pour le PLC. Mais avant que le ciel des Prairies ne tourne à l’orange, il faudra que le NPD trouve un moyen de fractionner le large espace sociopolitique qui, résolument bleu, semble acquis aux conservateurs.

Il est trivial de rappeler que l’ouest du pays n’est pas un espace uniforme et qu’il existe de nombreuses différences entre, d’une part, les régions rurales et les villes, et d’autre part, les cultures politiques des provinces. Qu’il suffise d’évoquer le Manitoba et la Colombie-Britannique pour s’en convaincre. Chacune des provinces s’est historiquement construite autour d’un fond démographique et idéologique différent, ce qui a conféré à chacune des cultures politiques particulières. Toutefois, pour distinctes qu’elles soient les unes des autres, les provinces de l’Ouest partagent un éthos politique de droite de plus en plus prononcé, ce qui en fait maintenant un véritable bastion conservateur, devenu incontournable.

Or cet espace s’est maintenant élargi. Pour les partisans conservateurs et surtout pour les réformistes de la première heure, la dernière élection constitue une victoire qui couronne de manière définitive tous les efforts entrepris depuis la fin des années 1980 par les réformistes de Preston Manning. En effet, au soir de l’élection de janvier 2006, le nouveau premier ministre conservateur Stephen Harper avait eu beau affirmer à ses partisans que la victoire de sa formation politique signifiait que l’Ouest était enfin arrivé au pouvoir, le doute subsistait. Car si l’Ouest était au pouvoir, le gouvernement n’avait jamais eu les coudées totalement franches, compte tenu de sa situation minoritaire au Parlement. De bagarres parlementaires en prorogations jusqu’à la motion d’outrage au Parlement qui ont marqué les deux mandats du gouvernement, plusieurs électeurs de l’Ouest avaient l’impression que le Canada n’acceptait pas les conservateurs.

Il a donc fallu attendre le 2 mai 2011 pour que le mariage soit vraiment consommé, si l’on peut dire, grâce au vote de l’Ontario qui, avec ses 73 députés, devient partie prenante de la grande région de l’Ouest. Avec les votes des provinces de l’Ouest et de l’Ontario, le PCC détient aujourd’hui plus de 50 p. 100 des suffrages exprimés, et ce, d’Ottawa à Vancouver. Comme l’a dit Preston Manning, qui était dans la même salle que Stephen Harper pour célébrer la victoire conservatrice : « There’s been a shift in the power of balance in the country. […] The old alliance with Quebec and Ontario to now an alliance between Ontario and the West. » Après « The West wants in », on peut maintenant vraiment affirmer : « The West is in. »

C’est pourquoi bien des électeurs de la base conservatrice attendent dorénavant plus de leur parti. Majoritaire, ils espèrent que leur formation politique dévoilera ses « vraies » couleurs. Pour certains observateurs de gauche, cela signifie que M. Harper n’hésitera pas à s’opposer aux mariages de conjoints de même sexe ou à s’immiscer dans le dossier de l’avortement afin de satisfaire son aile conservatrice la plus radicale. Pour ceux qui sont à droite, le gouvernement devrait réduire massivement la taille de l’État tout en ouvrant les portes à la privatisation de pans entiers du système de santé. Dans un camp, on espère que le vrai réformiste montrera enfin au reste du Canada ce dont il est capable après avoir terrassé les libéraux, dans l’autre, on craint ce tournant politique.

Plus prosaïquement, on peut aussi croire que le gouvernement de Stephen Harper agira comme il a promis de le faire en campagne et que, pour à droite qu’il soit (qui en doute ?), il ne sombrera pas dans l’extrémisme, parce qu’il a aussi l’intention de faire du PCC le parti « naturel » de gouvernement. Or, pour y arriver, il n’a d’autre choix que d’emprunter, aujourd’hui et demain, et comme il l’a fait la plupart du temps, les chemins de l’inclusion et de « l’incrémentalisme » que son ancien maître à penser Tom Flanagan avait établis comme étant, parmi d’autres, les pièces maîtresses du renouveau conservateur (voir l’ouvrage publié en 2009 et intitulé Harper’s Team. Behind the Scenes in the Conservative Rise to Power). Si le premier ministre emprunte la voie burkéenne de la réforme à petits pas pour satisfaire ses nouveaux électeurs de l’Ontario, il se pourrait bien qu’il remplace alors, et pour un bon moment, le PLC comme parti naturel de gouvernement.

Stephen Harper a ainsi tout intérêt à solidifier l’alliance entre la base manufacturière du Canada et son nouveau moteur économique albertain, puisqu’il serait très difficile par la suite de déloger les conservateurs du pouvoir. Une telle association d’intérêts annoncerait cependant l’exclusion du Québec du centre de décision, et cela pour une longue période. Jusqu’ici, la stratégie conservatrice consistait à trouver un moyen de répondre aux demandes du Québec, car, comme le disait Brian Mulroney, « ça ne prend pas un doctorat de l’Université de Montréal pour comprendre que les conservateurs ont besoin du Québec pour espérer gagner sur la scène électorale ». Or, compte tenu du bagage universitaire du premier ministre, peut-être faut-il affirmer maintenant que « ça prenait une maîtrise de l’Université de Calgary pour comprendre que les conservateurs n’ont pas besoin du Québec pour gagner sur la scène électorale ».

La polarisation entre la droite et la gauche qui semble se dessiner pourrait aussi se transformer en une nouvelle division régionale entre, d’un côté, les provinces maritimes et le Québec logeant plus près du centre gauche et, de l’autre, l’Ouest et l’Ontario occupant le centre droit de l’échiquier politique. Voilà qui signifierait le début d’une sorte de guerre froide made in Canada entre un bloc de l’Est et un bloc de l’Ouest, la catégorie du centre, tant au plan idéologique que géographique, s’étant évanouie dans les brumes. On en saura plus à cet égard en 2015. En somme, l’élection du 2 mai est peut-être le premier pas d’une nouvelle dynamique, inédite, qui pourrait marquer l’évolution de la politique au cours des prochaines décennies au Canada.