Depuis 15 ans, les jeunes boudent les urnes. En 2008, à peine le tiers des 18-24 ans ont voté aux élections québécoises. Cette auto-exclusion du processus électoral confinait à un suicide politique générationnel, en plus de nous préparer un cauchemar démocratique, car un jeune qui ne vote pas lorsqu’il en a le droit la première fois risque de ne plus jamais voter dans sa vie. Quelle serait la légitimité démocratique d’un gouvernement élu dans un scrutin où moins de la moitié de la population irait voter?

Le 4 septembre dernier, les Québécois sont allés aux urnes en nombre, malgré le fait que les élections ont eu lieu en plein été. Près de trois Québécois sur quatre se sont prévalus de leur droit de vote, contre 56 p. 100 en 2008. Le progrès est notable. On peut présumer que la participation des jeunes a augmenté elle aussi.

Ces élections revé‚taient un caractère particulier. Elles se déroulaient dans la foulée d’un conflit étudiant et d’une crise sociale sans précédent au Québec. Ce « printemps québécois » a vu jusqu’à 300 000 personnes descendre dans les rues pour manifester contre le gouvernement, d’abord contre la hausse des droits de scolarité, puis contre l’exploitation débridée des ressources naturelles ou encore pour faire valoir mille griefs entretenus contre un gouvernement usé par neuf ans de pouvoir.

Armés de leurs casseroles, des citoyens ont emboîté le pas aux jeunes. Il y a eu plus de 100 manifestations nocturnes en autant de soirs, certaines étant réprimées par la police. De nombreux citoyens ont été arré‚tés. Une loi spéciale a été adoptée pour limiter le droit de manifester. Elle fut dénoncée jusqu’aux Nations unies.

Le printemps québécois n’a pas été fait que d’affrontements. Il a fait apparaître au grand jour la confiance que les jeunes ont en eux-mé‚mes. La persévérance dont ils sont capables. L’assurance avec laquelle ils s’expriment. Le sérieux avec lequel ils ont construit et défendu une argumentation soutenant leur cause ou allant à l’encontre de celle-ci. La détermination avec laquelle ils ont revendiqué leur place dans la vie démocratique, dans un camp comme dans l’autre.

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Elle a eu gain de cause: la jeunesse du Québec remporte une bataille. Photo: CP Photo

Ces jeunes-là détruisent le mythe du jeune cynique, désabusé et fermé aux enjeux politiques. Ils nous ont donné une leçon. Ils nous ont réveillés. J’inclus dans ce groupe les jeunes portant le carré rouge autant que ceux qui, portant le carré vert, ou pas de carré du tout, ont eux aussi participé au débat en affirmant leur appui à la position gouvernementale ou en battant, en assemblées générales, des votes de grève.

Ces jeunes constituent la génération la plus scolarisée de l’histoire du Québec. Ils comprennent la mondialisation. Ils sont nés avec les nouvelles technologies. Ils sont créatifs. Ils veulent prendre les ré‚nes du monde sans attendre. Le développement durable est leur idéologie commune. Ils prônent un humanisme responsable. L’éducation est leur priorité. Ils sont épris de justice.

Et ils ont gagné. Le gouvernement qu’ils ont combattu a été défait aux élections. Certes, il a récolté tout de mé‚me 31 p. 100 des suffrages exprimés et fait élire 50 députés, contre à peine 54 pour le Parti québécois qui, minoritaire, forme le nouveau gouvernement. La Coalition Avenir Québec a 19 députés et la formation de gauche Québec solidaire, 2. Mais, au total, les deux tiers des Québécois ont voté contre les libéraux de Jean Charest. La démission de celui-ci comme chef du parti, dès le lendemain du scrutin, agira comme facteur d’apaisement, lui que plusieurs estiment é‚tre le grand responsable de la crise printanière à cause de son refus du dialogue. En soi, c’est un premier élément de victoire pour les étudiants.

Mais surtout, la nouvelle première ministre Pauline Marois a annoncé, dès la première réunion de son Conseil des ministres, l’abolition de la hausse des droits de scolarité qui avait déclenché le conflit. Elle a également abrogé par décret les dispositions de la loi spéciale qui limitaient le droit de manifester. Elle annonce la tenue d’un sommet pour discuter du financement des universités. Et l’un des trois principaux porte-parole des étudiants pendant les grèves, Léo Bureau-Blouin, ancien président de la Fédération étudiante collégiale du Québec, élu député dans Laval-des-Rapides, est devenu son adjoint parlementaire sur les dossiers jeunesse. Déjà, il propose la création d’un Conseil des générations pour nourrir le dialogue et conseiller le gouvernement.

Le Parti québécois donne aussi raison aux jeunes sur l’idée, simple, que la démocratie ne se limite pas aux élections. Pauline Marois a nommé l’un de ses députés les plus connus, Bernard Drainville, ministre responsable des institutions démocratiques et de la « participation citoyenne », mot nouveau dans le vocabulaire gouvernemental, qui reprend toutefois les revendications des jeunes pour un renouveau démocratique.

Enfin, les premières décisions de Pauline Marois font écho à une autre obsession des jeunes : le développement durable. Elle nomme un écologiste notoire à l’Environnement et une autre aux Ressources naturelles. Elle annonce la fermeture définitive d’une centrale nucléaire et la rupture d’une entente avec une compagnie minière pour la relance d’une mine d’amiante. Cette gouvernance verte semble mé‚me reléguer au second plan la gouvernance souverainiste, plus difficile dans un contexte minoritaire.

Ces élections représentent une sorte de revanche pour les jeunes qui ont bousculé le Québec. Les orientations mises de l’avant par la nouvelle première ministre résisteront-elles au statut minoritaire de son gouvernement? Les mois qui viennent nous le diront. Il est certain, cependant, que l’on ne pourra plus jamais sous-estimer la force des nouveaux mouvements sociaux qui sont à l’œuvre.


Michel Venne est directeur général et fondateur de l’Institut du Nouveau Monde, un organisme non partisan dont la mission est d’encourager la participation citoyenne et de renouveler les idées au Québec.