Pauline Marois et son équipe peuvent construire leur victoire en ralliant des électeurs qui, sans avoir voté pour eux, n'en sont pas nécessairement très éloignés.

Avec 31,2 p. 100 des voix et 50 sièges à l’Assemblée nationale, le Parti libéral a fait mieux que prévu le 4 septembre. Ceux qui soupçonnaient que les indécis des sondages étaient plus souvent qu’autrement des libéraux discrets ont eu raison, et Jean Charest a pu se retirer la tête haute.

Il y a tout de même presque 7 électeurs sur 10 qui ont voté contre le gouvernement sortant, dans une élection qui a suscité un taux de participation élevé. Parmi ces électeurs, plusieurs sont probablement satisfaits, au final, de voir arriver un nouveau gouvernement, dirigé par une femme d’expérience dont pratiquement personne ne remet en question la compétence et l’intégrité. Et ceux qui n’ont pas voté pour le Parti québécois voient sans doute d’un bon œil le statut minoritaire de ce gouvernement.

Mais comment décoder ce mandat fragile, qui ne donne à Pauline Marois que 31,9 p. 100 des voix et 54 circonscriptions? Certains diront que le gouvernement Marois serait majoritaire si les votes récoltés par Québec solidaire et Option nationale s’étaient reportés sur le PQ, comme autrefois. C’est sans doute vrai.

Mais on peut aussi considérer que la majorité des Québécois — 58,3 p. 100 si on additionne les votes du Parti libéral et de la Coalition avenir Québec — ont appuyé des partis fédéralistes de centre droit, opposés au Parti québécois. La division du vote a nui aux souverainistes, mais elle a aussi nui aux fédéralistes.

L’électorat québécois est en fait divisé en trois grands blocs. Le premier regroupe, malgré ses divisions, la gauche, le centre gauche et les partisans de la souveraineté. Le second rassemble les fédéralistes inconditionnels et une bonne partie du vote de droite et de centre droit. C’est la clientèle naturelle du Parti libéral, qui comprend presque tous les anglophones et de nombreux allophones, mais aussi beaucoup de francophones conservateurs.

Le troisième bloc réunit un ensemble plus hétéroclite d’électeurs, la plupart francophones, qui préféreraient mettre les questions constitutionnelles de côté et seraient aussi contents de payer moins d’impôt tout en conservant la plupart des services et avantages qu’ils connaissent déjà. Dans l’ensemble, il s’agit d’un électorat moins ancré, moins idéologique et moins stable, susceptible de bouger d’une élection à l’autre. Les formules simples de la CAQ sur les impôts, les commissions scolaires ou les médecins de famille visaient directement cette clientèle.

Ce troisième bloc d’électeurs ne s’additionne pas simplement à celui du PLQ. Le Québec, en effet, ne compte pas 58 p. 100 de fédéralistes convaincus, solidement à droite du centre.

Lors de la dernière élection fédérale par exemple, bien des électeurs de la CAQ ont voté pour le Nouveau Parti démocratique.

De fait, un sondage réalisé par CROP pendant la campagne électorale indiquait que, parmi les répondants favorisant la CAQ, un peu plus de la moitié penchaient à gauche. Selon le même sondage, la majorité des Québécois, 58 p. 100, partagent d’ailleurs des valeurs de gauche.

Pauline Marois et son équipe peuvent donc construire leur victoire en ralliant des électeurs qui, sans avoir voté pour eux, n’en sont pas nécessairement très éloignés. En effet, une forte majorité d’électeurs voulaient du changement, et parmi ceux-ci, un grand nombre pourrait être favorable à des politiques exprimant des orientations nationalistes et sociales-démocrates modérées.

Il n’est pas impossible non plus que le fait d’avoir une femme comme chef ait miné les résultats du Parti québécois, en poussant certains électeurs vers la CAQ. Mais la nouvelle première ministre peut maintenant faire ses preuves.

Pour presque 18 mois, en effet, le gouvernement est de facto majoritaire. Pour le faire tomber, en effet, il faudrait que le PLQ et la CAQ décident d’un commun accord qu’il est temps de provoquer des élections. Or le Parti libéral doit d’abord se trouver un chef, et la CAQ doit refaire ses forces et définir sa place comme nouvelle entité politique. Quand l’un sera prêt, l’autre ne le sera probablement pas. En fait, dès que l’un pensera pouvoir gagner, l’autre hésitera.

Stephen Harper a bien montré qu’il est possible de gouverner de façon cohérente et décisive dans un tel contexte.

Idéalement, le parti au pouvoir devrait cependant rallier les citoyens au-delà du cercle de ses électeurs. Ceci implique de travailler avec les autres partis et avec les différentes composantes de la société civile, mais également de mettre de l’avant des politiques qui rassemblent plus qu’elles ne divisent, en parlant peut-être davantage d’intégrité, de justice sociale et d’environnement que d’identité et de souveraineté.

Au pouvoir pendant plusieurs décennies, les sociaux-démocrates suédois n’ont presque jamais gouverné avec une majorité des voix. Ils ont donc fait des alliances avec d’autres partis — ce qui est plus naturel avec un mode de représentation proportionnel —, ils ont pratiqué la concertation avec les acteurs sociaux et, surtout, développé des politiques universelles susceptibles de rallier une majorité.

Le contexte est aujourd’hui différent. Mais le gouvernement Marois a tout de même du temps pour construire sa victoire.

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