En novembre 2008, Barack Obama a été élu avec 52,9 p. 100 des suffrages populaires, un résultat sans commune mesure avec ceux obtenus cet automne-là par Stephen Harper (37,7 p. 100) ou Jean Charest (42,1 p. 100). Profitant de l’élan de leur candidat à la présidence, les législateurs démocrates ont aussi gagné du terrain et pu consolider leur majorité à la Chambre des représentants et au Sénat. Les conditions semblaient alors propices à un changement de cap.

Mais la résistance s’est rapidement mise en place. Face à un président qui voulait du changement, les républicains ont privilégié la ligne dure. M. Obama comprenait bien les impératifs de la séparation des pouvoirs et il souhaitait gouverner en collaborant avec ses opposants, mais ceux-ci ont dit non à tout. Cette résistance est devenue encore plus implacable après les élections législatives de mi-mandat en novembre 2010, qui ont non seulement permis aux républicains de reprendre le contrôle de la Chambre des représentants et d’augmenter leur représentation au Sénat, mais aussi facilité l’entrée en scène d’élus radicaux, dans la mouvance du Tea Party.

Après avoir réussi de justesse à faire adopter une réforme des soins de santé au printemps 2010 " réforme incomplète mais tout de mé‚me significative ", le président Obama est devenu de plus en plus paralysé et presque incapable d’infléchir le cours des choses.

La confrontation de cet été sur le plafonnement de la dette a été on ne peut plus claire à cet égard. Au départ, Barack Obama a mis cartes sur table en expliquant qu’il n’approuverait jamais un projet de loi budgétaire qui ne conjuguerait pas les réductions de dépenses prévues à des mesures pour hausser les revenus, afin notamment de mettre les plus riches à contribution. C’est pourtant ce qu’il a accepté de faire quelques semaines plus tard, après une confrontation avec les législateurs qu’il a littéralement perdue, en dépit du fait que 82 p. 100 des Américains désapprouvaient alors la conduite du Congrès.

Dorénavant, note un journaliste du New York Times, M. Obama ne peut tout simplement plus dire qu’il a changé la façon de gouverner à Washington. Il lui sera aussi difficile de se présenter comme celui par qui le renouveau arrive. Au mieux, il peut se donner le rôle du dirigeant modéré et raisonnable dans un univers politique dominé par des radicaux et des idéologues. Un tel positionnement ne représente pas la pire des perspectives, mais cette posture n’est pas très inspirante non plus dans un contexte de sérieuses difficultés économiques.

Le blocage politique américain a de multiples causes. Il reflète, notamment, des déséquilibres prononcés entre les acteurs sociaux, qui laissent les mouvements sociaux et les syndicats en position de grande faiblesse face aux intéré‚ts économiques et financiers. C’est maintenant le milliardaire Warren Buffett qui, presque gé‚né, se retrouve à plaider pour une fiscalité un peu moins régressive !

Mais on ne peut ignorer non plus les fondements institutionnels du problème. Si les États-Unis avaient eu un régime parlementaire, écrivent les politologues Jacob Hacker et Paul Pierson dans Winner-Take-All Politics (2010), la première année au pouvoir de Barack Obama aurait permis l’adoption d’une nouvelle réglementation pour le secteur financier, d’une réforme des soins de santé beaucoup plus audacieuse et d’une loi honorable sur les changements climatiques. Le pays aurait aussi obtenu un programme de relance économique cohérent et vigoureux, plutôt que de gaspiller une énergie considérable pour n’accomplir que très peu.

La séparation des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif rend toute réforme difficile. Cette difficulté, bien sûr, est conforme à l’intention des pères fondateurs, qui craignaient par dessus tout une trop grande concentration du pouvoir. Mais elle s’est aussi accrue avec les années, dans un contexte de polarisation idéologique accentuée.

Au Sénat, notamment, l’obstruction organisée (filibuster) est maintenant si fréquente que la norme pour l’adoption d’un projet de loi est montée de facto à 60 votes sur 100, le seuil nécessaire pour outrepasser une obstruction, aux dépens de la règle constitutionnelle de la majorité simple. Dans une Chambre où les votes conservateurs des petits États moins urbanisés sont déjà surreprésentés " chaque État disposant de deux sièges ", cette nouvelle exigence d’une supermajorité est devenue un puissant frein à toute nouvelle initiative.

Le système politique américain est évidemment unique. Mais il est bon d’en garder à l’esprit les grands traits quand on parle de faire de la politique autrement.

La concentration des pouvoirs et la discipline de parti propres à notre régime parlementaire comportent certains désavantages, mais ils rendent aussi possibles des actions gouvernementales cohérentes, responsables et relativement transparentes. Lorsque chaque législateur devient libre d’agir comme bon lui semble, comme c’est le cas au Congrès, ce sont moins les vues des citoyens qui triomphent que celles des grands intéré‚ts économiques et financiers, beaucoup plus à mé‚me que le simple électeur de faire peser leur influence sur chaque élu.

La ligne de parti, si souvent décriée ici, c’est aussi un gage de transparence et une garantie offerte aux citoyens, qui leur assure que les changements promis seront réellement mis en œuvre.