Les produits comestibles à base de cannabis seront légalisés d’ici un an. Mais toute la réglementation reste à mettre en place, et le temps presse.

Le Canada est le deuxième pays au monde à légaliser le cannabis à usage récréatif. La majorité des Canadiens sont favorables à l’idée, mais plusieurs se posent des questions sur les dangers que représente le cannabis pour la santé publique. D’autant plus qu’il existe toujours un flou important pour ce qui est des produits comestibles, qui seront légaux dans un an. En effet, ni Ottawa ni les provinces ne se sont prononcés jusqu’à maintenant sur les effets qu’aura la légalisation du cannabis sur notre système alimentaire.

Au départ, le projet de loi C-45 ne prévoyait pas la légalisation des aliments préparés avec du cannabis. Les perspectives ont changé lorsque le comité parlementaire s’est rendu compte que l’exclusion des produits comestibles de la loi permettrait à un marché clandestin d’émerger, hors de tout cadre réglementaire. Néanmoins, l’ajout soudain de ces produits a pris Santé Canada par surprise. L’agence fédérale n’a pas eu la possibilité d’évaluer les risques et de faire ses devoirs avant l’amendement du projet de loi C-45. Aujourd’hui, le temps presse, car les aliments à base de cannabis se retrouveront partout et risquent d’engendrer d’importants problèmes de santé publique si la réglementation demeure inadéquate.

Au Colorado, où la légalisation du cannabis à usage récréatif s’est faite pratiquement du jour au lendemain, le marché est maintenant inondé de produits alimentaires contenant du cannabis. Plusieurs entreprises qui œuvraient déjà dans le domaine de l’agroalimentaire ont commencé à offrir des produits à base de cannabis mais aussi des entreprises qui étaient nouvelles dans ce secteur. Des huiles, du beurre, des boissons, des muffins, des biscuits, des sirops et même des bonbons au cannabis se trouvent maintenant sur le marché et se vendent à profusion. En service alimentaire, de nombreux restaurants s’adonnent à la préparation de plats à base de cannabis. Toutefois, l’information sur le dosage, l’origine et le type de cannabis demeure très floue malgré quelques resserrements, aussi bien sur les menus que les étiquettes alimentaires.

Depuis la légalisation, on rapporte des incidents où des enfants ont accidentellement ingéré des bonbons ou des produits alimentaires à base de cannabis. Comme la recherche scientifique l’a montré, les enfants sont exposés à d’importants risques liés à leur développement cognitif s’ils consomment du cannabis. D’autres risques existent pour les adultes. Certaines personnes ont souffert de problèmes de santé à cause d’une surconsommation de cannabis par ingestion ou d’un mélange malencontreux avec l’alcool. Le Colorado a enregistré une augmentation des cas de surdoses reliés aux produits comestibles depuis la légalisation du cannabis.

À la suite de ces incidents, il a resserré ses règles en forçant l’industrie de la transformation à emballer ses produits individuellement et de façon sécuritaire, et en interdisant, entre autres, les bonbons en forme d’animaux ou de personnages. Une surveillance accrue délimite le dosage : par exemple, un biscuit de 30 g doit avoir un emballage distinctif et ne peut contenir plus de 10 mg de tétrahydrocannabinol (THC), l’agent psychoactif du cannabis. Il en va de même en restauration.

Dans son ensemble, le marché des produits comestibles au Colorado a connu une forte augmentation. Selon le think tank Marijuana Policy Group, cité par CBC, il représentait 38 % des ventes de cannabis en 2016 par rapport à 18 % en 2014.

Il faut accepter le fait : les produits comestibles à base de cannabis seront offerts sur le marché canadien, même si leur distribution et leur consommation resteront interdites pendant un an encore. Certains préféreront ingérer le cannabis au lieu de le fumer, et le marché noir des produits comestibles pourrait prendre de l’expansion dès la légalisation, profitant de la nébulosité des règles. Pour lui barrer la route, il est d’autant plus important que Santé Canada réglemente rapidement le marché. Le ministère compte démarrer ses consultations officielles cet automne. La réglementation devra porter notamment sur le dosage, l’étiquetage et le type d’emballage afin de protéger le produit d’une clientèle plus vulnérable.

Certains estiment que le cannabis représente pour l’industrie alimentaire canadienne une opportunité incroyable, une bouée de sauvetage même. Sans cadre réglementaire par contre, l’ensemble de l’industrie demeure timide, à l’exception de quelques secteurs. Les brasseurs, par exemple, se mobilisent. Molson Coors a annoncé la création d’une coentreprise avec Hexo, un important producteur de cannabis, afin de créer des boissons non alcoolisées infusées de cannabis. Le géant américain des boissons alcoolisées Constellation Brands vient de lui emboîter le pas. Il investira 5 milliards de dollars dans Canopy Growth, un autre gros producteur, pour conquérir de nouveaux marchés. Décidemment, les boissons à base de cannabis seront les précurseurs de l’industrie. Mais l’arrivée du cannabis pourrait aussi perturber certains secteurs, la filière vinicole par exemple. Elle considère le cannabis comme un substitut à l’alcool : au lieu de boire un verre de vin, certains consommateurs pourraient en effet opter pour une boisson infusée de cannabis. C’est exactement ce que quelques brasseurs anticipent. Aux États-Unis, après la légalisation du cannabis, certains producteurs de bière, de vin et de spiritueux ont vu leurs ventes chuter de 20 % en un an. C’est un tout nouveau monde qui s’amène.

Bien sûr, le prix au détail influencera aussi l’évolution du marché des produits comestibles. Et sans le connaître, ni celui des produits comestibles à base de cannabis, il est difficile d’entrevoir la fin du marché noir pour l’instant.

Une fois légalisés, les produits comestibles à base de cannabis seront assurément adoptés par un nombre important de Canadiens. En effet, une étude de l’Université Dalhousie démontrait que 68 % des Canadiens de 18 ans et plus étaient favorables à la légalisation du cannabis. Et, parmi eux, plus de 93 % seraient tentés d’essayer au moins un produit comestible, ce qui représente presque 10 millions d’adultes. Un nombre considérable.

Santé Canada reconnaît que le corps humain n’est pas fait pour inhaler de la drogue. Pour ce qui est du cannabis médical, le ministère a toujours encouragé les personnes qui l’utilisent à ingérer le cannabis plutôt que de le fumer. L’adoption de produits comestibles s’inscrit ainsi dans un registre déjà bien déterminé par Santé Canada, même si toute la réglementation reste à mettre en place.

Cet article fait partie du dossier L’économie canadienne du cannabis.

Photo : Shutterstock / Lifestyle discover


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