En mars 2007, le Parti québécois (PQ), avec André Boisclair à sa tête, s’est retrouvé troisième, derrière l’Action démocratique du Québec (ADQ) de Mario Dumont, qui avait profité de la controverse sur les accommodements raisonnables pour parvenir au statut d’opposition officielle. Pour les péquistes, le choc était brutal”ˆ; certains craignaient même la mort du parti.

Puisque les difficultés du PQ semblaient liées aux succès de l’ADQ, plusieurs se sont convaincus qu’il fallait combattre le parti de Dumont sur son propre terrain en se réappropriant l’enjeu identitaire et en amenant le parti plus à droite.

Les succès de l’ADQ demeuraient cependant bien fragiles. Nationaliste et un peu à droite, son électorat était surtout très hétérogène et gonflé par des facteurs conjoncturels. En décembre 2008, l’ADQ s’est d’ailleurs effondrée, perdant une grande partie de ses appuis au profit des deux grands partis.

Le parti qui, à moindre échelle mais plus systématiquement, recrutait des électeurs qui avaient à peu près le même profil que ceux du PQ, c’était en fait Québec solidaire. Néanmoins, l’idée d’un vote de droite à reprendre en jouant à fond la carte identitaire allait demeurer une véritable obsession au PQ.

En mai 2011, le Nouveau Parti démocratique, un parti fédéraliste de centre gauche, a littéralement conquis le Québec et pratiquement anéanti le Bloc québécois. Plus du tiers (38 p. 100) des électeurs qui ont participé à cette «”ˆvague orange”ˆ» souhaitaient encore voir la souveraineté se réaliser un jour, mais, pour cette fois, misaient sur un parti dont les valeurs étaient somme toute assez proches des leurs.

Rallier les électeurs
autour d’un projet
collectif est plus
difficile aujourd’hui.

Pauline Marois et son parti n’ont jamais pris la mesure de ce bouleversement. Le cap a été maintenu sur les hypothétiques votes de l’ADQ, devenus entre-temps les votes de la Coalition avenir Québec (CAQ). Ce plan d’attaque nous a donné la Charte des valeurs, un projet explicitement conçu pour rallier un électorat nationaliste conservateur.

La Charte plaisait à une partie de l’électorat, mais rebutait d’autres. Et surtout, elle a pesé bien peu quand la campagne a ramené à l’avant-plan des enjeux plus significatifs aux yeux des électeurs, et notamment l’éventualité d’un référendum sur la souveraineté. Rendue plausible par l’arrivée de Pierre Karl Péladeau, cette distante possibilité a suffi pour faire fondre les gains que le PQ pensait avoir fait avec sa proposition.

Le 7 avril dernier, le parti de Pauline Marois a non seule-ment échoué à reprendre les votes de la CAQ, qui n’a pas très bien fait non plus, mais il a de surcroît perdu une bonne partie des siens, probablement au profit du Parti libéral.

Quoi qu’en disent les quelques historiens et socio-logues braqués sur les questions identitaires, il n’y a jamais eu un grand potentiel de gains à droite pour le Parti québécois.

La raison en est bien simple. La souveraineté est un projet collectif. Pour y arriver, les Québécois doivent rompre avec leur passé canadien, agir de façon volontaire et concertée, et créer de nouvelles institutions. Ils doivent se faire confiance, recourir à des instruments collectifs et miser sur l’État du Québec. C’est ce qui explique qu’historiquement, les partisans de la souveraineté ont surtout été de gauche, et les opposants, de droite.

Cette correspondance entre le débat national et le conflit droite-gauche est trop souvent passée sous silence, comme si les deux clivages étaient indépendants l’un de l’autre. La question est occultée, par exemple, par le verdict convenu selon lequel la souveraineté du Québec serait simplement le projet d’une génération.

Sortons un peu du Québec. Partout en Occident, les grands partis de la gauche sociale-démocrate se trouvent en difficulté. Après une longue traversée du désert commencée dans les années 1980, ces partis ont semblé renaître à la fin des années 1990. Au tournant du siècle, presque la moitié des gouvernements de l’Union européenne étaient de gauche. Mais cette embellie n’a pas duré. Aujourd’hui, la gauche recule, même lorsqu’elle est au pouvoir, comme en France.

Paradoxalement, les politiques sociales-démocrates semblent plus populaires que les partis qui les ont portées. En Suède, par exemple, le gouvernement de centre droit de Fredrik Reinfeldt se garde bien de remettre en cause les fondements de l’État-providence. Mais les sociétés s’individualisent et les électorats se fragmentent, souvent au profit de petits partis «”ˆtaillés sur mesure”ˆ» et satisfaits d’être cantonnés dans l’opposition.

C’est ainsi que le grand Parti social-démocrate allemand se trouve à gouverner en coalition avec le Parti -chrétien-démocrate d’Angela Merkel, plutôt qu’avec le reste de la gauche, divisée entre les verts et Die Linke.

Il faut dire que la gauche contemporaine a de la difficulté à définir une vision emballante ou un projet rassembleur. L’idéal d’une société plus juste et égalitaire, plus -soucieuse de la qualité de vie et attentive à l’environnement demeure, mais dans un contexte économique et budgétaire contraignant, il ne se traduit pas toujours aisément en mesures concrètes. La compétition internationale, l’endettement public et le déclin démographique semblent limiter les options et pousser les sociétés vers la droite.

C’est dans ce contexte singulier que le projet souverainiste s’inscrit au 21e siècle. Au Québec comme ailleurs, rallier les électeurs autour d’un grand projet collectif apparaît moins simple que jamais. Pour réussir, il faut peut-être faire face, comme les Catalans, à un opposant rigide et intransigeant.

Dans les circonstances, le Parti québécois devra sans doute mettre l’option souverainiste en veilleuse, au moins pour un temps. Elle se trouve de toute façon hors de portée. Il lui faudra surtout renouer avec ses racines comme grand parti de centre gauche aspirant à gouverner. À droite, l’espace est déjà bien occupé.


Alain Noël est professeur de science politique à l’Université de Montréal et coauteur, avec J.-P. Thérien, de La gauche et la droite : un débat sans frontières (PUM, 2010).