Il faut approfondir nos connaissances des enjeux sociaux du vieillissement et tenir compte de la diversité des réalités vécues par les personnes âgées.

Dans le cadre de la récente campagne électorale au Québec, les partis politiques ont discuté de plusieurs enjeux de politiques concernant le vieillissement de la population et les conditions de vie des personnes âgées, notamment la qualité de vie à domicile, en résidence ou en CHSLD, la question de la main-d’œuvre, l’amélioration des soins de longue durée et le soutien aux proches aidants. La campagne a illustré la complexité des défis, mais aussi les opportunités émergeant du vieillissement de la population, même si un débat plus global et en profondeur se fait toujours attendre.

Avec l’objectif de proposer des pistes de réflexion sur les enjeux sociaux du vieillissement, qui demeurent négligés dans les débats de politiques publiques au profit de ceux en santé, l’équipe de recherche en partenariat VIES (Vieillissements, exclusions sociales et solidarités) et le Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale (CRÉGES) ont récemment publié l’ouvrage collectif Les vieillissements sous la loupe : entre mythes et réalités. Celui-ci s’adresse à un large public : personnes âgées ou intéressées au vieillissement, chercheurs, analystes de politiques publiques, enseignants, étudiants, décideurs, nouveaux élus même.

L’ouvrage souligne la diversité des parcours, des expériences, des contributions, des choix et des besoins des personnes âgées. Le vieillissement est une étape de la vie si complexe et diversifiée qu’on parle de multiples vieillissements. En effet, les personnes âgées représentent la catégorie d’âge la plus hétérogène du point de vue de la santé et du statut socioéconomique, contrairement aux représentations « homogénéisantes » à leur égard que l’on retrouve très souvent dans les médias comme dans les analyses de politiques. Dans un contexte social où les informations se bousculent et sont fréquemment simplifiées, il est parfois difficile de faire la part des choses entre, d’un côté, les fausses croyances et, de l’autre, les réalités du vieillissement.

L’ouvrage aborde de front plusieurs mythes et préjugés concernant le vieillissement et présente un portrait des situations appuyé par la littérature scientifique et des recherches récentes. Une soixante d’auteurs, provenant d’une diversité d’organisations et de disciplines, y ont participé. Leurs textes sont regroupés autour de six thèmes : 1) les représentations et les réalités du vieillissement ; 2) les milieux de vie ; 3) la diversité des expériences du vieillissement ; 4) les rôles sociaux ; 5) les deuils et la mort ; 6) les proches aidants et le soutien offert. Nous présentons ici succinctement trois des chapitres.

Dans « Riche comme Crésus ? Le mythe des aînés riches », les auteurs (P. Marier, Y. Carrière et J. Purenne) montrent que le niveau de vie des retraités au Québec (et au Canada) s’est beaucoup amélioré au cours des trois dernières décennies, leur taux de pauvreté étant actuellement parmi les plus bas dans les pays industrialisés. Mais cela ne veut pas dire que les aînés sont nécessairement riches. En fait, plusieurs vivent dans des situations précaires, et les programmes de base ― la Sécurité de la vieillesse et le Supplément de revenu garanti ― jouent un rôle crucial dans leur cas. Par exemple, selon des données de 2010, le revenu moyen des femmes de 75 ans et plus est de 23 400 dollars, dont 14 800 dollars, soit 63 %, proviennent des deux programmes de base. Plusieurs immigrants vivent aussi dans la précarité. L’indexation des programmes fédéraux sur les prix à la consommation risque de rehausser le taux de pauvreté dans un proche avenir, puisqu’elle est habituellement plus faible que la croissance des prix et que plusieurs aînés se trouvent actuellement en marge de ce taux. De plus, étant donné la maturation des régimes privés, incluant les régimes enregistrés d’épargne-retraite, et la faible couverture des régimes complémentaires, les inégalités de revenu pourraient revenir au cœur des débats sur la retraite dans les années à venir.

Dans le chapitre « Les personnes âgées veulent (et peuvent) mourir chez elles ? », les auteurs (I. Van Pevenage, P. Durivage, A.-M. Séguin et L. Hamel-Roy) nuancent la croyance — et l’affirmation ministérielle — selon laquelle « toutes les personnes âgées veulent mourir à domicile ». En fait, il n’existe pas (ou très peu) de statistiques sur le souhait des aînés quant au lieu de leur fin de vie. Si l’idée de mourir chez soi peut être réconfortante pour bien des gens, ce scénario est exceptionnel : nous savons que la majorité des personnes âgées vivront une fin de vie complexe et difficile et que le système public actuel n’est pas en mesure de répondre aux besoins de celles qui veulent mourir chez elles, à moins qu’elles aient les moyens pour recourir à des services privés. Dans ces conditions, il arrive qu’elles choisissent elles-mêmes de remettre en question leur souhait, préférant finir leur vie dans un lieu plus adapté en raison des symptômes qu’elles présentent, de l’absence de proches aidants ou de la volonté de les épargner, de l’insuffisance ou l’absence de services adéquats à domicile, etc. Cette situation est d’autant plus déplorable qu’il en coûte plus cher au gouvernement lorsque les personnes meurent à l’hôpital.

Dans le chapitre « Les soins offerts aux aînés immigrants par leur famille : quand les préjugés limitent l’offre de service », les auteurs (I. Ferrer et S. Brotman) abordent les difficultés que vivent plusieurs immigrants âgés issus de communautés ethnoculturelles minoritaires lorsqu’ils doivent faire appel aux services sociaux et de santé. Ils font face alors à plusieurs obstacles, et la méconnaissance de leurs différences culturelles par des professionnels du réseau complexifie leur situation. Le mythe voulant que « les personnes âgées des minorités ethnoculturelles ne cherchent pas à obtenir des services parce que les familles s’occupent déjà d’elles » semble particulièrement coriace. Il dissimule des situations de précarité et d’isolement, et a comme conséquence que les besoins de ces aînés ne sont pas comblés, car les préjugés biaisent leur évaluation. Par exemple, lorsqu’on pense qu’une personne aura l’aide de sa famille, on peut facilement interpréter son silence comme un signe que tout va bien, alors qu’il est peut-être l’indice que la communication n’est pas établie et qu’un démarchage conscient des besoins particuliers est nécessaire.

Cet ouvrage montre l’importance d’approfondir nos connaissances des enjeux sociaux du vieillissement et invite au déploiement de stratégies et d’actions qui prennent en compte la diversité des réalités vécues par les personnes âgées, quels que soient leur parcours, leur appartenance identitaire ou ethnoculturelle et leurs besoins particuliers.

Photo : Shutterstock / douglasmack


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