Une conscience aiguë des électeurs ruraux de vivre à la périphérie du pouvoir et de la richesse semble nourrir le vote républicain aux États-Unis.

Les républicains ont perdu du terrain aux élections de mi-mandat du 6 novembre, mais ils bénéficient encore du soutien de près de la moitié de l’électorat américain. Globalement, ces appuis durables s’expliquent assez bien. Les républicains font le plein de votes chez les hommes blancs plus âgés, plus riches et vivant en banlieue ou à la campagne. Ils bénéficient aussi de la faveur des électeurs moins éduqués ou plus religieux.

Mais toutes ces caractéristiques, repérables dans les sondages, s’additionnent plus ou moins bien. Comment expliquer, par exemple, que 53 % des femmes blanches aient voté pour Donald Trump en 2016 ? Ou comment comprendre qu’un menuisier habitant une petite ville du Tennessee vote comme un milliardaire de New York ?

Selon une explication fréquente, et tout à fait plausible, c’est le racisme qui unit ces différentes catégories d’électeurs. Les femmes blanches qui ont voté pour Trump, par exemple, seraient rattachées davantage à leurs privilèges de Blanche qu’à leur identité de femme. Une autre explication, qui ne contredit pas nécessairement la première, est que ce sont des valeurs et une culture partagées qui sous-tendent la grande coalition républicaine. Les confrontations culturelles qui agitent l’Occident depuis les années 1960 auraient engendré une réaction en faveur de valeurs plus traditionnelles, et cette réaction serait à la base de la montée du populisme de droite, aux États-Unis comme ailleurs.

Une version forte de cette thèse culturelle a été formulée par le journaliste Thomas Frank, qui, dans What’s the Matter with Kansas?, avance que les républicains ont misé sur les valeurs conservatrices des électeurs pour en amener plusieurs à soutenir des politiques économiques contraires à leur intérêt. La thèse de Frank a été contestée, mais on peut en trouver une version plus fouillée dans une analyse récente de Ronald Inglehart et Pippa Norris, qui associe précisément la montée du populisme à une réaction contre l’évolution des valeurs depuis les années 1960.

Selon une troisième explication, également plausible, le vote est simplement relié à l’identité partisane. Les électeurs qui appuient les candidats républicains le font largement parce qu’ils sont républicains. Ils sont fidèles à leur parti.

Le problème avec ces différentes analyses est qu’elles sous-entendent que les gens sont tellement obnubilés par des enjeux symboliques ou identitaires qu’ils en oublient pratiquement leurs propres intérêts économiques. Ce n’est pas impossible. Après tout, bien des électeurs qui bénéficiaient des réformes en santé de Barack Obama ont voté pour Donald Trump. Mais encore, ces électeurs doivent bien construire un raisonnement qu’ils estiment rationnel et cohérent.

Pour le savoir, il faut leur parler. C’est ce qu’a fait la politologue Katherine J. Cramer en tenant pendant plusieurs années des rencontres régulières et ouvertes avec de petits groupes de citoyens, éparpillés sur tout le territoire du Wisconsin. Mon but, explique Cramer dans The Politics of Resentment, ce n’était pas de déterminer ce que les gens pensent, mais plutôt de comprendre comment ils pensent à propos de la politique.

L’État de Cramer, le Wisconsin, constituait un bon laboratoire puisque, bien avant l’arrivée de Trump, il était déjà très polarisé, surtout depuis l’élection en 2010 d’un gouverneur républicain proche du Tea Party, Scott Walker (défait par un démocrate le 6 novembre dernier). Déterminé à abroger plusieurs des droits à la négociation collective et à rogner sur les retraites des employés de l’État, Walker a suscité une forte mobilisation et a sérieusement divisé la population.

C’est dans ce contexte tendu que Cramer s’est introduite à de petits groupes de citoyens, qui se rencontraient régulièrement dans les cafés, les restaurants ou les garages des communautés rurales, afin de prendre le pouls des électeurs. L’échantillon de Cramer n’est certainement pas représentatif. Elle reconnaît, par exemple, qu’il ne compte pas suffisamment de jeunes. Mais il permet en revanche de voir comment les gens raisonnent à propos de la politique, au moins dans les régions rurales du Wisconsin.

Et le portrait est instructif. D’abord, les interlocuteurs de Cramer, largement des Blancs ruraux, manifestent peu ou pas de sentiments racistes explicites. Ils se censurent peut-être en présence de cette professeure d’université venue de la ville, mais le racisme ne semble pas central dans leur raisonnement, en tout cas pas ouvertement. Ensuite, ils ne font pratiquement jamais référence aux enjeux culturels et religieux habituels, tels l’avortement ou les droits des minorités sexuelles. Peut-être que Cramer, qui invitait ses répondants à donner leur opinion sur l’Université du Wisconsin et le gouvernement de l’État, n’ouvrait pas suffisamment la porte à ce type de considérations. Mais si celles-ci avaient été aussi déterminantes qu’on le dit, elles auraient dû s’imposer.

Cette identité rurale nourrit un fort ressentiment, qui s’exprime non pas contre les plus riches ou contre les élites, mais plutôt contre d’autres citoyens, notamment les habitants des grandes villes et les employés du secteur public.

Ce que Cramer retrouve, rencontre après rencontre, c’est plutôt une forte identité rurale, ancrée à la fois dans une appartenance à une classe sociale plutôt modeste et dans une conscience aiguë de vivre en périphérie des lieux de pouvoir et de richesse relative que sont Milwaukee et Madison. Cette identité rurale nourrit un fort ressentiment, qui s’exprime non pas contre les plus riches ou contre les élites, mais plutôt contre d’autres citoyens, notamment les habitants des grandes villes et les employés du secteur public. Bien sûr, parmi ces citoyens des villes on retrouve des Noirs et d’autres groupes minoritaires. Mais ce sont les urbains en général qui sont visés, et surtout les fonctionnaires, parce qu’ils semblent obtenir davantage en travaillant moins dur. Les privilégiés, notait un des interlocuteurs de Cramer, sont ceux qui « prennent leur douche avant d’aller travailler, pas après ». Pourquoi faudrait-il que l’on paie des impôts pour offrir à ces gens qui travaillent moins fort que nous de meilleures conditions de travail ?

L’argent des impôts, estiment les électeurs ruraux rencontrés par Cramer, est accaparé par les villes, ce qui laisse leurs routes, leurs écoles et leurs services sous-financés. Les régions rurales du Wisconsin reçoivent en fait leur part des dépenses publiques, et elles contribuent moins au financement que les villes. Mais les électeurs ne le voient pas ainsi parce que l’économie de leur coin de pays est souvent dévitalisée.

Tout se joue au niveau des perceptions. Lorsqu’elle demande si on ne pourrait pas utiliser les fonds publics pour améliorer les soins de santé pour tous, Cramer se fait dire que ce n’est tout simplement pas possible. Ses interlocuteurs sont convaincus que si l’impôt ou les taxes augmentent, ce sera toujours au bénéfice de quelqu’un d’autre.

On voit ainsi que, sans même évoquer les valeurs ou les sentiments racistes ― ce qu’ils font aussi ―, les républicains peuvent capitaliser sur la division et le ressentiment.

Cramer n’y fait pas référence, mais son travail constitue une belle démonstration, a contrario, de l’importance de l’universalité dans la prestation des services publics. L’universalité, en effet, met en place un contrat implicite : si tous doivent payer, c’est également pour le bénéfice de l’ensemble de la communauté. Dans un État-providence limité et résiduel comme celui des États-Unis, les électeurs préfèrent ne pas contribuer à des services qui risquent de ne pas leur profiter.

Ainsi s’installe la politique de la division et du ressentiment, dont Trump représente la plus parfaite incarnation.

Photo : Quelques partisans de Donald Trump attendent la visite du président à l’occasion de la première pelletée de terre pour construire l’usine de pièces électroniques de Foxconn à Mount Pleasant, localité rurale du Wisconscin. Shutterstock / Tony Savino.


Souhaitez-vous réagir à cet article ? Joignez-vous aux débats d’Options politiques et soumettez-nous votre texte en suivant ces directives. | Do you have something to say about the article you just read? Be part of the Policy Options discussion, and send in your own submission. Here is a link on how to do it.