Les médias, aujourd’hui encore, présentent le monde politique comme un lieu de compétition, souvent impitoyable pour les femmes.

Pour comprendre l’importance des médias de masse dans la politique d’aujourd’hui, tentez de répondre à une question simple : avez-vous déjà croisé le premier ministre canadien ? Il est fort probable que pour la grande majorité des gens, la réponse à cette question soit non. Vraisemblablement, vous n’avez pas non plus rencontré les candidats aux élections ou les députés de votre circonscription. Par contre, si l’on vous demande ce que vous pensez d’eux, vous aurez probablement une réponse qui repose sur ce que vous avez appris d’eux ou de leurs engagements à travers les médias. Le choix des mots et des expressions, mais aussi le ton employé par le journaliste ou le chroniqueur peuvent influencer votre perception de la politique et de ces acteurs.

Lorsqu’il est question de politique, il devient alors intéressant de se pencher sur ce qui est dit dans la couverture médiatique, mais aussi sur comment les choses sont dites (pour reprendre l’expression des chercheurs Joseph Cappella et Kathleen Hall Jamieson). En quels termes les médias parlent-ils des candidats aux élections ? Est-il vrai que les femmes n’ont pas la même couverture que les candidats masculins ?

Pour répondre à ces questions, de nombreux chercheurs utilisent la notion de « cadrage » (framing), qui permet de comprendre et de mesurer le contenu des médias en tenant compte de l’orientation donnée à la nouvelle. Le journaliste cadre ses propos en mettant l’accent sur un élément (une partie de la situation ou, dans le cas d’un individu, une qualité) pour en faire la promotion ou l’éclairer, bref, pour orienter notre compréhension. Les « cadres », ce sont les éléments de la structure narrative des nouvelles qui, par exemple, établissent qui est le bon ou le méchant, ou encore ― ce qui est plus fréquent ―, qui gagne ou perd la bataille politique. L’attribution du sens peut être réalisée par plusieurs cadres à la fois textuels (attribution de qualités ou de comportements récurrents, recours explicite à des stéréotypes) et visuels (utilisation de photos plus ou moins avantageuses d’une personne). La combinaison de ces éléments déterminera notre vision des personnes et des événements.

Parmi les orientations les plus répandues lorsqu’il est question de politique se trouve le cadrage genré, c’est-à-dire le recours explicite et implicite à des éléments fondés sur les rôles traditionnels des hommes et des femmes pour construire l’image publique des politiciens et des politiciennes. Ces rôles relèvent d’une vision stéréotypée des comportements attendus qui associe les femmes aux éléments de la féminité ― maternité, douceur, émotivité, sphère privée ― et les hommes aux éléments de la masculinité ― compétition, raison, force de caractère, sphère publique. Selon cette vision des choses, les hommes sont donc prédisposés à agir comme des leaders politiques, puisque les qualités attendues du politicien idéal sont toutes des attributs de la masculinité traditionnelle.

Les études sur la médiatisation de la politique mettent en lumière que le monde politique est, aujourd’hui encore, majoritairement décrit par les journalistes selon le cadrage du « Old Boys’ Club », malgré l’augmentation du nombre de femmes qui y œuvrent dans toutes les démocraties occidentales. Ce cadrage présente la politique comme un lieu de compétition souvent impitoyable pour les femmes. Il utilise des métaphores sportives ou guerrières associées à la masculinité, recourt à la rhétorique du gagnant-perdant, ou encore, dit de manière implicite ― en multipliant les topos sur les attaques et les propos disgracieux dont elles sont victimes dans les médias sociaux ― que les femmes ne respectent pas ces codes, puisqu’elles proposent un style de leadership différent. En d’autres mots, il souligne la non-conformité des femmes aux usages et aux codes de la politique. Ce cadrage met aussi en opposition les qualités féminines et le monde politique en jugeant négativement la douceur et l’empathie chez les chefs politiques.

Nous pourrions croire qu’en raison de la présence accrue des femmes en politique, ce cadrage soit en perte de vitesse, mais il n’en est rien. Pour ma thèse de doctorat, j’ai étudié la couverture médiatique des leaders politiques lors de l’élection provinciale de 2014 au Québec. Cette course opposait quatre partis, dont deux étaient dirigés par des femmes et deux par des hommes. De plus, pour la première fois dans l’histoire du Québec, une femme ― Pauline Marois ― était à la tête du gouvernement sortant. Les résultats de mes analyses de contenu ont montré que les traits de caractère liés à la féminité (comme la douceur, la conciliation, l’empathie, l’écoute) étaient pratiquement absents des nouvelles médiatiques. Pour parler d’elles, les journalistes utilisaient le même vocabulaire que pour les hommes. Des termes comme « force de caractère », « capacité de trancher » et « capacité de se tenir debout » ainsi que des métaphores sportives étaient très présents dans leurs reportages. En fait, moins de 15 % de l’ensemble de la couverture médiatique étudiée faisait référence à des qualités ou à des comportements traditionnellement féminins. Utiliser une description liée à la masculinité dans les médias est donc la norme.

Lorsque les médias ne présentent que le cadrage du « Old Boys’ Club » pour décrire le monde politique, celui-ci devient alors le schéma cognitif (ou « chemin mental ») le plus courant dans la tête des citoyens pour évaluer le travail et la performance des leaders politiques.

Ce constat est percutant, puisque le genre (ou la vision stéréotypée des comportements attendus des femmes et des hommes) est omniprésent lorsqu’il est question de poser un jugement sur les comportements des acteurs politiques. En effet, les citoyens se font une opinion en utilisant les cadres genrés qui leur sont présentés dans les médias. Dans mes travaux de doctorat, j’ai constaté que lorsque les participants recrutés pour une étude sont soumis à ce type de cadre, 75 % d’entre eux l’utiliseront pour bâtir leur réflexion. Le genre peut alors être considéré comme un raccourci clé dans la création d’un jugement politique. Ainsi, lorsque les médias ne présentent que le cadrage du « Old Boys’ Club » pour décrire le monde politique, celui-ci devient alors le schéma cognitif (ou « chemin mental ») le plus courant dans la tête des citoyens pour évaluer le travail et la performance des leaders politiques.

Les femmes qui souhaiteraient souligner leur féminité (par exemple, en montrant une attitude bienveillante lors d’un débat) prendraient alors des risques, puisque ce comportement pourrait être perçu comme un non-respect des codes du milieu. Un tel comportement pourrait avoir des conséquences importantes pour la politicienne ou la chef de parti et entraîner son échec électoral (comme l’ont également constaté Dianne Bystrom et ses collaborateurs dans leur ouvrage). Rappelons que Pauline Marois a été défaite lors de l’élection de 2014.

Pour amorcer une réflexion sur le « Old Boys’ Club », il faut dépasser la notion de parité hommes-femmes dans le choix de nos candidats et élus et songer à analyser le milieu lui-même, notamment les attentes et les comportements qu’on impose à nos leaders. C’est uniquement à la suite d’un tel exercice que la couverture médiatique et le cadrage masculin qu’on applique aux femmes politiques pourra se transformer.

Cet article fait partie du dossier Changer le discours sur les femmes en politique.

Photo : Monument en hommage aux femmes en politique devant le Parlement de Québec, représentant à droite  Marie-Claire Kirkland. Shutterstock / meunierd


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