Le budget de 2017 axé sur l’innovation propose maintes mesures pour stimuler l’offre, mais met peu d’emphase sur la demande en matière d’innovations.

Les stratégies pour faire du Canada un pays d’innovateur sont à l’image du reste du budget de 2017 : bon nombre d’intentions souhaitables, mais très peu d’information sur la manière dont elles vont générer des résultats. Le nouveau budget énonce clairement que l’innovation est le moyen par lequel le Canada souhaite bâtir une classe moyenne forte. Pour y arriver, il devra améliorer sa croissance économique. Or le budget donne l’impression que l’innovation est une fin en soi et non une stratégie pour favoriser la croissance économique.

En plus des investissements pour financer les projets innovateurs, les principales recommandations du Comité consultatif en matière de croissance économique au chapitre de l’innovation ont été adoptées, de même que la stratégie visant à favoriser la croissance dans des secteurs clés. Cependant, le budget ne donne pas plus de détails sur le déploiement des initiatives que le Comité a proposées. Ce qui laisse l’impression que le gouvernement ne comprend pas ou ignore la façon dont elles généreront des résultats.  En plus, il prévoit une croissance économique plutôt faible, comme s’il ne s’attend pas à ce que ses investissements en innovation aient un impact à moyen terme sur la croissance, ou, pire encore, comme s’il ne faisait pas le lien entre innovation et croissance économique.

L’innovation est une stratégie séduisante pour une société parce qu’elle témoigne de sa créativité, mais surtout parce qu’elle est un moyen d’accroître sa productivité et donc sa richesse collective. Toutefois, pour y arriver, l’innovation doit être adoptée par les organisations de manière à produire les bénéfices attendus. En d’autres mots, il ne s’agit pas seulement de mettre sur le marché de nouveaux produits et services, il faut que les organisations les adoptent et en fassent un bon usage.

Au Canada, on a historiquement peu de succès à transformer les investissements dans l’innovation en une amélioration de la productivité de nos organisations. Le Canada investit beaucoup dans la R-D sans pour autant améliorer sa productivité. Les entreprises n’acquièrent pas les innovations. C’est ce qu’on appelle « l’énigme » de l’innovation au Canada ou « l’énigme » de la productivité canadienne.

Depuis 2000, la croissance annuelle moyenne de la productivité, mesurée par le ratio PIB par heure travaillée, est passée de 1,3 % entre 2000 et 2005 à 1,1 % entre 2010 et 2015 (voir le tableau).

Less tendances dans la majorité des pays de l’OCDE étant plutôt à l’augmentation des taux de croissance annuelle, l’écart de productivité du Canada avec les pays de l’OCDE s’accroît (voir la figure 1). Donc, malgré nos investissements importants en R-D et en soutien à l’innovation, nos organisations sont de moins en moins compétitives sur la scène internationale.

Puisque le problème se situe sur le plan de la demande d’innovations de la part des organisations canadiennes, on pouvait s’attendre à trouver dans le budget des mesures qui allaient justement stimuler cette demande. Or les politiques annoncées ne font que l’effleurer.

En matière de soutien à l’innovation, trois grandes catégories de mesures ont été annoncées :

  • Le soutien aux Canadiens dans l’acquisition de compétences ;
  • Le financement de la production d’innovations et l’appui à cette production ;
  • La stimulation de la production et l’adoption de technologies dans des secteurs clés.

Le soutien à l’acquisition de compétences est une excellente nouvelle, non seulement parce qu’il s’adresse à la classe moyenne, mais aussi parce qu’il devrait réduire les obstacles à l’adoption d’innovations.

Une entreprise qui innove a pour objectif soit de réduire ses coûts de production, soit d’accroître ses parts de marché en améliorant la valeur de son offre. D’une manière ou d’une autre, l’innovation a pour effet de changer la nature du travail. Innover signifie déplacer des compétences ou automatiser des processus (et alors diminuer le nombre d’emplois). Les compétences des travailleurs peuvent être un obstacle à la fois à la production et à la demande d’innovation.  On prend souvent pour acquis que l’enjeu des compétences se situe sur le plan du développement de nouvelles technologies sans égard au fait que les compétences freinent aussi l’intégration des innovations. Les réticences des employeurs de se départir des travailleurs dont les compétences sont désuètes et la peur des employés de perdre leur gagne-pain sont deux facteurs qui ralentissent la demande pour des innovations.

Pour ce qui est de l’appui à la production d’innovations, il fait du Canada un pays innovateur. Ces mesures sont le moyen le mieux compris par lequel nous soutenons l’innovation. Il s’agit d’appuyer toutes les étapes du développement de nouveaux produits et services — de la recherche à la commercialisation. À ce chapitre, le budget de 2017 annonce l’examen des programmes du soutien fédéral des sciences fondamentales ; la facilitation de l’accès au financement ; l’ajout de capital de risque pour financer la croissance des entreprises ; le soutien à l’amélioration des compétences de gestion et d’entrepreneuriat ; l’examen des politiques de protection de la propriété intellectuelle ; et le renforcement du commerce international. Toutes ces mesures visent à soutenir la mise en marché de nouveaux produits et services.

Deux autres mesures pourraient améliorer la demande pour des innovations : l’approvisionnement stratégique et les « supergrappes » industrielles. Toutefois, ces deux initiatives visent plus à développer des opportunités de commercialisation de nouveaux produits et services que de résoudre des problèmes de production des organisations existantes. Si elles étaient pensées autrement et conçues pour répondre à la demande des organisations, elles auraient un impact plus direct sur la productivité des Canadiens.

Enfin, la stimulation de la production et l’adoption de technologies dans les secteurs clés est une approche qui vise l’agroalimentaire, les technologies propres et les industries numériques. Ces mesures faisaient partie des recommandations du Comité consultatif. Il voulait mieux cibler les obstacles à l’innovation dans les secteurs où le potentiel de commercialisation est le plus élevé et où le Canada détient des avantages comparatifs. C’est une excellente idée. Mais les obstacles dont il est question dans le budget sont davantage liés à la production et à la commercialisation de nouveaux produits qu’à l’adoption d’innovations par les organisations canadiennes et internationales.

Les tables sectorielles de stratégies économiques que le gouvernement mettra en place visent « à offrir des programmes pertinents et efficaces aux innovateurs du Canada ». Le gouvernement procédera notamment en « cernant les goulots d’étranglement de l’innovation ».  Le document donne comme exemple trois goulots (voir la figure 2), dont un seul est lié à l’adoption d’innovations : le manque de travailleurs qualifiés qui limite l’expansion des entreprises. Les deux autres ont trait à la production et à la commercialisation de nouveaux produits et services pour financer la recherche. On comprend que l’intégration d’innovations est limitée par les compétences des travailleurs. Les autres limites concernent l’offre d’innovations.

Par contre, les mesures sectorielles contenues dans le budget ciblent davantage la demande pour des innovations. Les technologies propres reçoivent beaucoup d’attention, et c’est tant mieux, puisqu’elles répondent à des enjeux sociétaux importants, ceux de la soutenabilité voire de la durabilité de notre économie et de la protection de l’environnement. Outre le soutien au développement de technologies propres, le gouvernement propose des mesures pour leur adoption, notamment en finançant leur déploiement et en permettant d’accélérer l’amortissement des investissements.

Beaucoup de Canadiens n’ont pas accès à Internet haute vitesse, ce qui est un obstacle à l’adoption de technologies numériques pour un grand nombre. Le plan numérique a pour « objectif » de fournir cet accès à tous. Les moyens pour y arriver et le moment où ce sera une réalité restent toutefois à déterminer.

Les mesures concernant le secteur agroalimentaire visent à accroître sa compétitivité de quatre façons : en soutenant sa croissance et l’offre d’innovations ; en améliorant le transport des marchandises et donc les coûts de distribution ; en facilitant l’accès aux marchés internationaux par des accords commerciaux ; en éliminant des tarifs. Des quatre types de mesures, seules celles concernant les accords commerciaux sont orientées sur la demande de produits canadiens.

En somme, même si le gouvernement canadien mise sur l’innovation pour accroître la productivité des organisations canadiennes, peu de mesures du nouveau budget sont consacrées à cet enjeu. À l’exception des politiques de soutien pour améliorer les compétences, du soutien à l’adoption de technologies propres et des ententes commerciales, les politiques d’innovation visent essentiellement le développement de nouveaux produits et services en prenant pour acquis la demande pour ces derniers.

Photo: Finance Minister Bill Morneau takes part in a interview with The Canadian Press at his office in Ottawa, Thursday, March 23, 2017. THE CANADIAN PRESS/Adrian Wyld

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