ICI ET AILLEURS — Chronique

La coopération internationale prend souvent la forme de démarches citoyennes autonomes. Ce sont parfois des groupes de jeunes élèves, parfois des volontaires plus âgés ou même retraités, qui recueillent des fonds à coups de collectes, d’encans ou de soupers spaghetti, afin d’aller dans un pays du Sud pour construire, rénover ou aménager une école, un parc ou un dispensaire. Pleins de bonne volonté, ces coopérants n’ont pas d’expertise particulière, et ils réalisent sur place des tâches somme toute assez banales. Des agences de voyage organiseraient même des séjours de coopération plus ou moins factices, afin de vendre des forfaits à des gens soucieux de voyager utile.

Mais supposons qu’on prenne la somme requise pour simplement transporter un groupe de 10 Québécois au Mali, disons 13 000 $. On organise une réunion dans un village typique de ce pays, où tout manque et où le chômage des jeunes est endémique, et l’on demande aux gens comment ils souhaiteraient utiliser cette somme.

Combien parmi eux choisiraient de consacrer les 13 000 $, quelque chose comme 15 années de revenu pour le Malien moyen, à l’achat de billets d’avions, afin de permettre à des Québécois de bonne volonté de venir repeindre bénévolement les murs de l’école ? La majorité ne préfèrerait-elle pas utiliser l’argent pour acheter des équipements ou des biens cruellement nécessaires, ou au moins pour faire travailler les jeunes du village ? Et n’aurait-elle pas raison ?

C’est ce genre de questions que met de l’avant un nouveau mouvement intellectuel et militant, qui se réclame de l’altruisme efficace (effective altruism en anglais). L’idée générale consiste à analyser les gestes altruistes que nous faisons avec la même rigueur que celle que l’on devrait appliquer à nos autres décisions économiques.

Dans un livre récent intitulé Doing Good Better, William MacAskill, professeur de philosophie à l’Université d’Oxford, souligne l’immense potentiel de l’aide internationale. À l’échelle mondiale, en effet, les citoyens des pays développés font pratiquement tous partie du 15 % le plus riche. Même en ne donnant qu’un peu de leur revenu, ils peuvent faire beaucoup pour les plus pauvres, qui n’ont presque rien.

Mais la façon de donner importe beaucoup. En analysant différentes organisations caritatives, MacAskill et ses collègues arrivent à la conclusion que certaines de celles-ci sont plusieurs centaines de fois plus efficaces que d’autres. Nous devrions, propose l’auteur, chercher non pas simplement à faire le bien, mais à faire le plus de bien possible.

On doit chercher non pas simplement à faire le bien, mais à faire le plus de bien possible.

Il ne suffit pas, comme on le fait souvent, de considérer les données financières de l’organisme qui sollicite nos dons. Je pourrais fonder une organisation vouée à distribuer des beignes aux policiers affamés, explique MacAskill, et faire en sorte que celle-ci ne consacre que 0,1 % de ses ressources à la gestion, sans même payer son président. Ce ne serait pas pour autant une organisation efficace. Comme pour un investissement, ce sont les objectifs et les résultats qu’il faut évaluer, pas les frais de gestion.

MacAskill propose cinq questions pour guider la réflexion : 1) qui bénéficie de ce qui est fait, et de quelle façon ? ; 2) est-ce l’action la plus efficace que nous pouvons entreprendre ? ; 3) s’agit-il d’un domaine d’intervention négligé ? ; 4) qu’arriverait-il autrement ? ; 5) quelles sont les chances de succès ? L’idée générale, c’est de s’assurer que chaque don ait le plus d’impact possible.

Les organismes qui se classent bien dans la grille de MacAskill sont de petites organisations vouées à améliorer directement la santé ou le revenu des plus pauvres. GiveDirectly par exemple, donne simplement de l’argent à des familles pauvres du Kenya et de l’Ouganda, avec des résultats remarquables.

L’approche de MacAskill est extrêmement séduisante parce qu’elle nous invite à réfléchir rigoureusement à nos dons, souvent motivés plus par l’émotion que par la raison. L’altruisme efficace constitue également un engagement fort en faveur de la solidarité internationale.

Mais le raisonnement économique et l’approche individualiste de MacAskill ont aussi leurs limites. En basant toute son analyse sur l’utilité marginale de chaque effort, l’auteur en vient à privilégier les interventions directes en santé, au détriment par exemple de l’éducation, de la promotion des droits humains ou de la protection de l’environnement. Même l’aide en faveur des plus pauvres de nos sociétés devient périphérique, puisque leur pauvreté n’a jamais des conséquences aussi dramatiques que celle des démunis du Sud. Ne faut-il pas, quand même, appuyer la fondation de l’école du quartier, qui conçoit des projets pour soutenir la réussite scolaire des élèves en difficulté ?

Si on pousse le raisonnement de MacAskill à la limite, toute la protection offerte par l’État-providence devient un luxe, injuste pour les plus pauvres de la planète, qui ne peuvent en profiter.

Philosophe rationaliste et cosmopolite, MacAskill fait peu de place aux relations humaines et aux institutions sociales. Il reconnait pourtant que sa propre expérience de coopération en Éthiopie, durant laquelle son aide de jeune étudiant a été bien peu efficace, s’est avérée déterminante pour sa trajectoire.

Il est humain, et même essentiel, d’aimer davantage ses enfants que ceux des voisins, et de se préoccuper plus spontanément des enfants des voisins que de ceux de parfaits inconnus.

Toute la protection sociale, un acquis démocratique fondamental, repose non pas sur un calcul individuel et utilitariste, mais sur un principe de solidarité liant les citoyens d’une même nation. Les pays les plus pauvres ont, évidemment, des revenus insuffisants. Mais ils manquent surtout de ce socle de protection sociale, qui fait la richesse des nations qui, elles, l’ont.

Il faut, bien sûr, se préoccuper d’aider efficacement, et le message de MacAskill est salutaire. Mais les gestes de solidarité ne peuvent se réduire à un simple calcul utilitaire. Et le contact direct, le véritable échange social, que permettent les voyages de solidarité, a sans doute aussi son importance.