Even though Stephen Harper's foreign policy is often referred to as neoconservative, it is also strongly coloured by a continentalism rooted in the political ethos of the Canadian West.

Pour de nombreux Canadiens, le gouvernement Harper se comporte de façon mystérieuse. Parmi ses politiques les plus opaques, l’obsession monarchique, les célébrations de la guerre de 1812 et la politique étrangère canadienne depuis 2006 sont les plus citées. Pourquoi une démocratie libérale moderne raviverait-elle les symboles de son appartenance coloniale? Pourquoi devrait-on subventionner le souvenir d’une guerre bicentenaire, dans laquelle le Canada a joué un rôle mineur? Et pourquoi a-t-on abandonné le rôle de gardien de la paix si cher à des générations de Canadiens, au profit d’une posture plus militariste?

Dans le numéro de février d’Options politiques, Scott Staring propose une explication commune à ces trois questions: Stephen Harper croit que le Canada souffre d’un relativisme moral galopant. Afin d’y remédier, il se sert de l’histoire et de la politique étrangère pour redonner aux Canadiens la fierté d’une nation de guerriers prêts à affirmer leur identité de par le monde. Staring ne le dit pas, mais cette approche de la politique étrangère a un nom: le néoconservatisme. Non pas celui qu’on attribue à Ronald Reagan ou Margaret Thatcher, et qui a souvent plus à voir avec le néolibéralisme économique, mais celui qui est né avec Irving Kristol et qui vit aujourd’hui avec son fils William.

L’article de Staring est très révélateur, mais il ne tente pas d’expliquer le fait saillant de la politique étrangère de Harper: le continentalisme. Je voudrais offrir ici une explication de ce phénomène, en passant par un élément que Staring ne soulève pas, son ancrage dans la conscience politique de l’Ouest canadien. Ainsi, je crois pouvoir proposer une lecture de la pensée politique de Stephan Harper qui expliquerait à la fois son monarchisme et son continentalisme.

Staring note très justement que le projet de Harper n’est pas conservateur: il s’agit en fait d’un projet en tous points semblable à celui du néoconservatisme américain. Dans un article paru en 2005, Michael Williams, théoricien des relations internationales, montre que le néo-conservatisme est né, dans les années 1960, d’un constat de décadence de la société américaine. Terrifié par le nihilisme de la New Left, Irving Kristol a consacré le reste de sa carrière à mener «sa guerre froide», un combat contre la décadence qu’il associait au libéralisme de gauche. Les néo-conservateurs américains, de la guerre froide à la guerre contre le terrorisme, mirent la politique étrangère au service de ce combat: elle devait être conçue comme un véhicule pour la revalorisation des principes moraux traditionnels des États-Unis. C’est là, et non pas dans une adhésion irréfléchie au dogme de la paix démocratique, que réside l’explication fondamentale de l’impérialisme néoconservateur. Les similitudes entre le projet politique de Harper et celui des néoconservateurs sont frappantes. D’un constat de décadence, on passe à la promotion d’une politique étrangère musclée, dans laquelle l’exercice de la puissance est une affirmation des principes que l’on juge menacés sur le plan intérieur.

Ce que j’ai nommé le néoconservatisme de Harper fournit donc une explication pour certaines actions de son gouvernement. Cependant, cela n’éclaire pas le rapprochement avec les États-Unis, qui est, lui, une fonction de son ancrage dans la conscience politique de l’Ouest.

En 2006, dans L’actualité, Michel Vastel expose les origines réformistes de Harper. Au fondement de son adhésion au Parti réformiste, on retrouve un thème omniprésent dans la contestation typique de l’Ouest: le sentiment que le Canada central traite l’Ouest de façon injuste. Ce sentiment d’injustice est au cœur de la conscience politique de l’Ouest, et il a pour corollaire le sentiment que l’Ouest canadien partage une identité et des intérêts avec les Prairies américaines avoisinantes. Ici, il est utile de se tourner vers un membre présumé de l’École de  Calgary (quoi qu’il nie cette appartenance) qui place ces questions au cœur de sa réflexion philosophique: Barry Cooper.

Cooper cherche à comprendre la place de l’Ouest dans le Canada, son sentiment d’être une «colonie de l’Est». S’appuyant sur l’historien W. L. Morton, il écrit que la conscience politique de l’Ouest naît de l’exploitation commerciale et de «méthodes impérialistes de domination» de l’Ouest par l’Est. L’Ouest ne se serait jamais identifié aux mythes fondateurs du Canada central, en particulier le mythe loyaliste. Cooper parle de la conscience politique de l’Ouest comme d’un rejet du mythe de la «survivance» popularisé par Margaret Atwood, qui fait du Canada une «garnison» assiégée par les Américains. Il affirme que le Canada central, depuis les années 1960 et par l’entremise des médias nationaux, impose une identité unique à l’ensemble du pays, correspondant au mythe loyaliste. Il s’agirait là d’une tentative d’homogénéiser, d’éliminer les diverses cultures régionales. Pour Cooper, l’identité et les mythes de l’Ouest sont en partie fonction des nécessités du sol: les techniques agricoles européennes ne pouvant s’y appliquer, il fallut faire appel aux nouvelles techniques américaines, et, avec elles, les idées américaines pénétrèrent la conscience de l’Ouest. Qui plus est, bien avant la Confédération, l’économie de l’Ouest s’était intégrée à celle de la capitale régionale, St. Paul, au Minnesota. Dans la conscience politique de l’Ouest, les États-Unis sont un partenaire et non une menace.

La monarchie est le rempart ultime contre l’absorption par les États-Unis.

Le réformisme dont Harper est issu, que j’identifie à la conscience politique de l’Ouest, n’a pas les mêmes fondements philosophico-historiques que le conservatisme tory, originaire du sud de l’Ontario et des Maritimes, ces vieilles terres loyalistes. Je crois que, dans cette tension, il est possible de comprendre à la fois le rapprochement avec les États-Unis (fruit de la conscience politique de l’Ouest) et la promotion des symboles monarchiques (souhaitée par les tories). Mais Harper tient à affirmer son propre attachement à la monarchie. En entrevue à L’actualité, en 2012, il explique que le Canada est essentiellement une monarchie constitutionnelle, que «c’est la réalité de notre système gouvernemental». Cela pourra certes paraître paradoxal, car j’ai écrit plus tôt que la conscience politique de l’Ouest rejetait le mythe loyaliste, que l’on associera évidemment à la monarchie britannique, mais la conscience politique de l’Ouest possède elle aussi une tradition monarchiste, incarnée par l’historien conservateur W. L. Morton. Dans The Canadian Identity (1961), Morton exprime une position qui me semble être celle de Barry Cooper et de Stephen Harper: le Canada est à la fois une nation issue du grand projet impérial britannique, et une nation possédant des traits identitaires et des intérêts communs avec les États-Unis. Contrairement à George Grant, Morton ne craint pas l’absorption du Canada par les États-Unis: l’identité canadienne serait trop enracinée pour cela. Cette identité, qui distingue les Canadiens des Américains, est en bonne partie ancrée dans la monarchie. La société américaine, républicaine, serait fondée sur le pacte, tandis que la société canadienne, monarchique, serait fondée sur l’allégeance. Dans ce second type de société, la diversité (régionale ou autre) est rendue possible, car la convention sociale ne porte pas sur des principes abstraits, mais sur l’unité sous la Couronne. Les principes abstraits requièrent l’homogénéité, alors que l’allégeance monarchique s’accommode très bien du pluralisme, car le principe d’allégeance à la Couronne interdit d’identifier la société à l’État, ce qui est précisément le danger que Cooper décèle dans «l’impérialisme» du Canada central. La monarchie est donc la barrière indispensable aux excès homogénéisateurs du républicanisme et, de ce fait, elle est le rempart ultime contre l’absorption par les États-Unis.

Conçue de cette manière, la promotion que Stephen Harper fait des symboles monarchiques est le fruit de son néoconservatisme et de son appartenance à l’Ouest canadien. Ce dernier aspect de la pensée de Harper nous permet aussi d’expliquer son continentalisme. Je suggère donc d’interpréter les politiques du gouvernement  Harper comme étant sous-tendues par une idéologie néoconservatrice typiquement canadienne: néoconservatrice, car porteuse du même projet de lutte contre la décadence que celui d’Irving Kristol; néoconservatrice canadienne, car fortement marquée par la conscience politique de l’Ouest.