The increasing importance of the public is affecting journalistic practices, creating a new order that will require adjustments on both sides.

Le quatrième pouvoir, celui des médias, est plus que jamais soumis à la vigilance des gens qu’il est supposé servir. Elle est révolue l’époque où les citoyens « ordinaires » étaient contraints au silence, exclus des sphères publique et médiatique. Les voilà omniprésents, profanes ou experts, calmes ou passionnés, souvent respectueux mais parfois haineux. C’est le cinquième pouvoir !

On sait depuis de très nombreuses années, grâce à différentes recherches et enquêtes menées auprès des publics, que la cote de crédibilité des médias et des journalistes n’est pas très élevée. Ce que les statistiques révélaient de façon un peu abstraite et lointaine est devenue une expérience quotidienne incontournable.

Grâce ou à cause d’Internet et des médias dits sociaux, les citoyens sont en mesure d’exiger des médias et de leurs journalistes davantage d’imputabilité et de transparence. Les critiques, fondées ou non, étaient autrefois condamnées à une audience restreinte : la famille, les amis, le voisinage immédiat, les collègues de travail, etc. Leur influence dans le débat public en était d’autant limitée, sinon dérisoire. Les doléances se faisaient presque toujours dans l’indifférence générale.

Mais les gens n’en pensaient pas moins. Et cela se vérifie au quotidien sur Facebook, sur Twitter, dans les blogues, dans les sections des commentaires des médias, etc. Le nouvel écosystème médiatique, avec son interactivité, permet aux gens de faire irruption dans les débats publics. Les citoyens imposent leur présence, exigent des comptes, traquent les erreurs, dénoncent des cas de plagiat…, la liste n’est pas exhaustive.

Bien entendu, cette réaction ne se fait pas toujours avec élégance. Les exemples de critiques abusives, d’attaques personnelles, voire de messages sexistes et xénophobes, sont abondants. Mais il serait simpliste de ne retenir que cet aspect pathétique de la parole citoyenne.

Qu’elle soit profane ou experte, spontanée ou réfléchie, cette parole traduit les attentes des publics face aux médias et à leurs journalistes. Le plus souvent, on y retrouve un appel et même un rappel aux normes journalistiques fondamentales : la vérité, la rigueur, l’exactitude, l’équité et l’intégrité. On y dénonce des omissions, le sensationnalisme, la partialité politique, le manque de rigueur dans le traitement des sondages d’opinion, et plus encore.

Au Québec comme au Canada et ailleurs dans le monde, le pouvoir citoyen agit. Dans un récent ouvrage collectif que j’ai dirigé, on trouve des études de cas s’étant produits en Afrique, en Europe et au Canada. On y relate aussi le poids croissant des publics comme facteur influençant les pratiques journalistiques, aux côtés des normes déontologiques, des lois et des demandes des patrons de médias. Le cinquième pouvoir, c’est une forme de sanction du marché.

Assurément, l’institution médiatique n’a plus le contrôle sur les discours publics la concernant. Elle se retrouve sur le même pied que les autres institutions et pouvoirs — politiques, policiers, religieux. Tous sont contestés.

Le nouvel écosystème

Longtemps plus que silencieux en ce qui les concerne, les médias sont maintenant contraints de dialoguer avec leurs publics, de rectifier promptement leurs erreurs, de retirer des contenus mis en ligne trop rapidement ou de confesser leurs plagiats. Ils doivent se justifier face à l’inquisition permanente dont ils sont l’objet. Mais on serait mal avisé de reprocher aux citoyens d’avoir des attentes élevées à l’endroit de leurs médias qui ne cessent d’affirmer que la vérité et l’intérêt public sont à la base de leur légitimité sociale et de leur pertinence démocratique.

C’est un phénomène inédit dans l’histoire du journalisme. Habitués à la diffusion de masse, voici les journalistes obligés d’échanger avec des individus pas toujours compréhensifs. Autrefois abonnés à des interactions avec des sources d’information le plus souvent compétentes et prévisibles, les voilà forcés à fréquenter, même virtuellement, des inconnus qui possèdent parfois une meilleure connaissance des situations ou des enjeux abordés par les médias.

Des enquêtes indiquent que les journalistes anticipent maintenant les réactions des publics avant même de diffuser leurs contenus. Dans la mesure où cela favorise plus de rigueur, plus de vérification, plus d’équité, le grand gagnant demeure le droit du public à une information de qualité, diversifiée et intègre. Mais quand cette anticipation engendre la crainte de réactions publiques injustifiées et hostiles, voire menaçantes, on peut appréhender une retenue proche de l’autocensure. La première victime est alors la vigueur du débat démocratique.

Si les médias comme entreprises et les journalistes comme individus doivent s’adapter au nouvel écosystème médiatique, les publics ont aussi un devoir de civisme, de rigueur et de rationalité.

Les répercussions

L’irruption d’un pouvoir citoyen, comme corégulateur des médias, a déjà eu des répercussions importantes. Elle a servi de prétexte au Washington Post, en 2013, pour abolir l’ombudsman, une institution alors vieille de 43 ans. Cet ombudsman a pourtant inspiré plusieurs médias, notamment Radio-Canada/CBC. Les patrons du Washington Post ont décidé d’éliminer cette fonction pour des raisons économiques notamment, mais aussi parce que la technologie permet maintenant l’expression publique de critiques indépendantes. Le besoin d’un intermédiaire entre les publics et les journalistes est ainsi moins évident.

Certains observateurs sont d’avis qu’après quelques décennies de croissance, on pourrait assister au déclin du nombre d’ombudsmans et de médiateurs de par le monde. Ce critique interne, supposément neutre, appartiendrait à une espèce en voie d’extinction en cette ère de blogues et d’interactions en ligne, conjuguée à la crise économique qui fait vaciller même les plus grands médias.

La montée en puissance du cinquième pouvoir ne va pas sans son lot de défis et d’ajustements réciproques. Les tensions sont parfois vives entre les acteurs médiatiques et leurs publics. Il y a lieu de chercher à les atténuer non par l’indifférence ou le rejet mutuel, mais par un dialogue équitable, ouvert, rigoureux et exigeant pour tous.

Il y a, du côté des citoyens, un besoin de mieux connaître le fonctionnement des médias et la logique des pratiques journalistiques afin d’avoir des attentes raisonnables. Ajoutons aussi le souci de l’argumentation rationnelle, la capacité d’aller au-delà de ses dégoûts, indignations, émotions et partis pris. Être moins réactif et plus analytique. Comme une injonction à se discipliner soi-même avant d’exiger autant des autres.

Quant aux journalistes, ils doivent s’ouvrir à la discussion, au nom de la transparence certes, mais aussi en raison de leur obligation de reddition de comptes. Tenter d’entretenir une conversation ou un débat là où certains cherchent la confrontation et le combat n’est certes pas chose facile. Il faut parfois mettre fin à des échanges injurieux. Mais les journalistes doivent se rappeler que les publics peuvent aussi être des informateurs de grande qualité sur d’innombrables sujets.

Pour les médias, l’enjeu principal est vraisemblablement la gestion responsable et équitable des commentaires qui leur sont adressés. Ce qui passe notamment par un devoir d’autocritique. Chose difficile à faire au quotidien quand se multiplient les messages agressifs, voire haineux. Les médias d’information ont néanmoins avantage à encadrer un débat qui, autrement, se fera ailleurs, et contre eux.

À un ordre médiatique ancien, fortement organisé et institutionnalisé, s’ajoute un ordre, sinon un désordre, nouveau. Les circonstances, tout comme la personnalité, les intérêts et la compétence des citoyens peuvent en faire un dispositif d’imputabilité efficace et démocratique.

Cet article fait partie du dossier L’avenir du journalisme canadien.

Photo : Shutterstock.com


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