En juin dernier, Statistique Canada rendait publiques les données sur le faible revenu pour l’année 2009. On pouvait y voir les effets de la récession. À l’échelle du Canada, le pourcentage de personnes à faible revenu selon la mesure du panier de consommation (MPC) était passé de 8,8p.100 en 2007 à 10,6p.100 en 2009. Le Québec, dans ce contexte, s’en tirait relativement bien avec 9,5 p. 100 de personnes à faible revenu, comparativement à 10,5 p. 100 en Ontario.

Mais les données de Statistique Canada comportent aussi un résultat étonnant, qui est passé complètement inaperçu. Dans la région métropolitaine de recensement de Québec, le taux de personnes à faible revenu selon la MPC est tombé cette année-là à 3,6 p. 100.

À titre de comparaison, le mé‚me taux dans la région de Montréal se situe en 2009 à 11,6 p. 100. À Toronto, il s’élève à 12,3 p. 100, et à Edmonton, capitale de la riche Alberta, il atteint 12 p. 100. Dans la région de Vancouver, 16,5 p. 100 des personnes vivent avec un faible revenu. Parmi toutes les régions métropolitaines de recensement du Canada, celle qui s’approche le plus du 3,6 p. 100 de Québec est Regina, avec tout de mé‚me un taux de 6,8 p. 100 de personnes à faible revenu.

Les bons résultats de la région de la capitale nationale apparaissent d’autant plus frappants que neuf ans auparavant, en 2000, son taux de faible revenu se trouvait encore à 9,2 p. 100. Que s’est-il donc passé dans les années 2000 à Québec?

Comme la région de Montréal, celle de Québec a bénéficié de l’amélioration générale de la situation québécoise, qui découle d’une meilleure performance en termes d’emploi ainsi que de programmes sociaux plus généreux qu’ailleurs au Canada. Mais il y aussi eu une dynamique propre. En janvier 2000, en effet, le taux de chômage dans la région de Québec s’élevait encore à 9 p. 100, comparativement à 7 p. 100 à Montréal et à 5,5 p. 100 à Toronto. En décembre 2009, ces mé‚mes taux sont passés à 4,9 p. 100 pour Québec, 9,1 p. 100 pour Montréal et 9,4 p. 100 pour Toronto. Moins de chômage, moins de pauvreté. Sur le plan de l’emploi, en 10 ans, Québec et Toronto ont littéralement échangé leurs places !

Les succès de Québec et de sa région ne peuvent se comprendre qu’à la lumière d’une dynamique plus large, qui englobe ce que l’économiste Mario Polèse a nommé, dans un article paru en 2009 dans la revue Recherches sociographiques, le nouvel « arc industriel du Québec », c’est-à-dire une vaste zone « qui s’étend grosso modo de StJean-sur-Richelieu jusqu’aux portes de Rivière-du-Loup, en passant par l’Estrie, les Bois-Francs, le Centre-duQuébec et la Beauce ».

C’est dans ce long territoire au sud du Saint-Laurent que l’industrie manufacturière québécoise s’est concentrée au fil des ans, pour connaître une croissance plus rapide encore que celle de régions comparables en Ontario. Et Québec est devenu le pôle urbain de ce nouvel arc industriel.

Ce déplacement géographique et cette relance du Québec manufacturier relèvent d’un ensemble de facteurs. D’abord, ils reflètent l’inévitable spécialisation de Montréal dans les activités de services supérieurs. Les grandes métropoles comme Montréal n’offrent tout simplement plus des conditions avantageuses pour la production manufacturière.

Ensuite, ils découlent de la proximité entre ces régions et la métropole et, sans doute encore plus, d’un accès aisé au marché américain. Le nouvel arc industriel québécois bénéficie aussi d’une main-d’œuvre stable, plutôt qualifiée et peu coûteuse comparativement, par exemple, à celle de l’Ontario. Enfin, cette évolution tient aussi au dynamisme propre à ces régions de petites et moyennes entreprises, que l’on peut associer autant à l’entrepreneurship beauceron qu’aux développements en haute technologie autour de l’Université Laval.

Un nouveau Québec industriel se dessine donc, qui s’étend au sud de la vallée du Saint-Laurent et inclut, à peu près en son centre, la ville de Québec.

Dans son analyse fort révélatrice de ce redéploiement géographique, Mario Polèse ne peut s’empé‚cher de se demander si ce nouveau Québec industriel ne serait pas aussi un Québec un peu plus « bleu », sensible aux appels des conservateurs, de l’ADQ, ou d’autres mouvements politiques plus ou moins à droite.

Chose certaine, dorénavant les lignes de tension les plus importantes n’opposent plus l’ensemble des régions à la métropole, mais plutôt différentes régions entre elles, Montréal et ses banlieues " villes d’immigration, de services et d’interfaces linguistiques ", Québec et l’arc industriel qui l’entoure " région de croissance manufacturière et de quasi pleinemploi ", et le Québec de la périphérie, plus axé sur l’exploitation des ressources et la grande industrie.

En tout état de cause, le Québec change. Montréal est redevenu un grand pôle métropolitain, avec les inégalités sociales que ce statut comporte souvent, et le centre du Québec s’industrialise et prospère. Les données récentes sur le faible revenu dans la région métropolitaine de Québec confirment les retombées réelles que peut avoir une telle évolution pour les personnes les plus pauvres. Mais évidemment, plusieurs défis demeurent à relever, tant dans l’arc industriel québécois qu’au-delà.