La défaite de l’Accord du lac Meech a eu 20 ans cette année. Cet échec a profondément marqué la politique canadienne en rendant pratiquement toute réforme constitu- tionnelle impossible et en transformant durablement le système partisan fédéral. Si l’Accord avait été entériné, il n’y aurait pas eu d’entente de Charlotte- town, peut-é‚tre pas de référendum au Québec en 1995 et pas non plus d’En- tente-cadre sur l’union sociale. Et le Bloc québécois n’existerait pas.

En rétrospective, il est tentant de voir dans ce résultat le jeu de forces profondes, qui divisent inéluctable- ment le Canada. Les Québécois veulent depuis toujours é‚tre reconnus comme une nation à l’intérieur du Canada, et les Canadiens refusent depuis aussi longtemps de faire cette concession. En 1990, les plus nom- breux ont gagné.

En mé‚me temps, l’Accord du lac Meech est passé bien proche de réussir. Dans un livre fascinant intitulé Just One Vote (2009), le politologue Ian Stewart reconstruit minutieusement les événements pour montrer qu’il s’en est fallu de vraiment très peu. En fait, le vote d’un seul résidant du comté de Saint-Vital au Manitoba aurait pu faire toute la différence.

Les difficultés de Meech ont com- mencé avec l’élection de gouverne- ments qui ne se sentaient pas liés par le document signé par tous les premiers ministres en juin 1987. En octobre 1987, les libéraux de Frank McKenna sont arrivés au pouvoir au Nouveau- Brunswick en promettant d’exiger des amendements. En avril 1988 au Manitoba, les conservateurs de Gary Filmon ont battu de justesse les néo- démocrates de Howard Pawley. Pour gouverner, ils avaient besoin de l’appui des libéraux de Sharon Carstairs, qui, de sa voix unique, déclarait d’emblée que Meech était mort. Le printemps suivant, c’était le libéral Clyde Wells qui prenait le pouvoir à Terre-Neuve en s’engageant à rescinder l’approbation déjà donnée par sa province.

Selon Stewart, tout s’est joué au Manitoba. Si le gouvernement Pawley n’avait pas été défait, il aurait probable- ment fait approuver l’Accord en 1988 pour permettre à Ottawa de tout régler avant l’élection de Wells. Il aurait encore fallu convaincre McKenna, mais la pres- sion aurait été très forte sur le gouverne- ment d’une petite province, qui en plus comptait une importante minorité aca- dienne favorable à l’Accord. D’ailleurs, le 15 juin 1990, à quelques jours de l’échéance, le Nouveau-Brunswick a approuvé l’Accord.

Ce sont donc Filmon et Carstairs qui ont décidé. Or ce n’est que par une voix que le gouvernement Pawley avait été défait en mars 1988, lors d’un vote sur le budget. En guerre ouverte avec son parti, le député de Saint-Vital, Jim Walding, avait alors voté avec les conservateurs pour faire tomber son propre gouvernement.

Walding était le député d’arrière- banc par excellence. Au début, le dis- cret opticien se disait d’ailleurs content d’é‚tre simple député. Mais à sa qua- trième victoire en 1981, Walding était devenu l’un des plus anciens députés de son parti et il estimait mériter une promotion. Or, sans trop donner de raisons, Pawley ne lui trouva pas de place au Conseil des ministres. Il le nomma plutôt président de l’Assem- blée législative.

Dès lors, une certaine distance s’in- stalla entre les deux hommes. Le dif- férend s’accentua quand Walding refusa de mettre fin à une obstruction parlementaire orchestrée par les conser- vateurs afin de prévenir l’adoption d’une loi sur le statut du français. Proche de la mouvance anti-français, Walding se montra alors conciliant avec les conservateurs, et il força finalement le premier ministre à proroger la session sans obtenir sa nouvelle loi.

Pour Walding, c’était le début de la fin. À l’automne 1985, pour la première fois, le député n’allait pas voir sa nomi- nation confirmée sans opposition. Deux rivaux se présentèrent dans Saint-Vital : Gerri Unwin, présidente de l’association de comté, et Sig Laser, conseiller au bureau du premier ministre.

Mais au second tour, le soir de l’assemblée de nomination, Walding obtint 203 votes et Laser 202.

Ian Stewart a fait un travail remar- quable pour retracer, plusieurs années plus tard, les votes et les gestes des uns et des autres. Il y a, par exem- ple, l’histoire de la vieille dame qui attendait une voiture de l’équipe Laser qui n’est jamais venue, et qui a fini par promettre de voter Walding pour avoir un chauffeur, parce qu’elle ne voulait pas rater sa sortie du dimanche. Celle de Jay Goldstein, qui a appuyé Laser au premier tour mais a changé pour Walding au second, contre l’avis de sa femme Carol. Et celle, bien sûr, de Gerri Unwin, qui n’a pas su donner un mot d’ordre clair à ses partisans pour le second tour.

Walding l’a donc emporté par un seul vote, peut-é‚tre celui de la vieille dame, et il a ensuite gagné une autre élection provinciale. Mais une fois élu, il a conduit son parti à sa perte, entraî- nant peut-é‚tre en mé‚me temps l’échec de Meech.

On pourra débattre longtemps de la séquence des événements proposée par Stewart, qui mène de Saint-Vital à Meech. Mais l’histoire demeure fasci- nante. Portrait attentif et passionné de la vie politique au niveau le plus local, Just One Vote offre aussi une sorte de fable morale, et une bien belle leçon de démocratie.