En cinq ans, trois élections fédérales ont eu lieu au Canada sans produire de majorité, et conformément à son habitude, la classe politique canadienne a réagi en recourant à des gouvernements minoritaires. Est- ce à dire que ces derniers sont devenus la nouvelle norme, notre mode normal de gouvernement, et que l’atteinte d’une majorité par un parti serait en voie de devenir une sorte d’exception historique ne faisant que prouver la règle générale?

Ceux qui le croient peuvent invoquer plusieurs con- sidérations.

Il y a d’abord la simple accumulation des élections n’ayant dégagé aucune majorité. Comme l’a souligné Ken Carty l’an dernier, la moitié seulement des élections tenues de 1957 à 2008 ont produit une majorité gouvernemen- tale. Le scrutin majoritaire à un tour, cette merveilleuse machine à produire des majorités, a échoué une fois sur deux. Si l’on restreint l’examen à la mémoire moyenne d’un journaliste débutant, pour qui l’histoire du Canada a débuté avec le millénaire en cours, sinon plus tard, le sys- tème électoral a failli à la tâche dans la majorité des cas. Cette conjoncture crée l’impression que l’atteinte d’une majorité dans l’avenir est devenue un scénario de moins en moins probable et que les législatures sans majorit遠 vont devenir la règle plutôt que l’exception.

On peut avancer en plus qu’aux élections récentes, aucun parti n’a pu se vanter d’avoir manqué la majorité de très peu, comme c’était le cas par le passé. On l’oublie trop souvent, mais plusieurs gouvernements minoritaires d’autrefois étaient quasi majoritaires, en ce sens qu’ils étaient venus très près de crever le plafond des 50 p. 100.

C’était le cas pour Mackenzie King en 1921. Son parti était si près du chiffre magique que des élections partielles et des défections lui donnaient par moments une mince majorité, ce qui explique la longévité exceptionnelle de la 14e législature. Ce fut ce qu’on pourrait appeler notre pre- mier gouvernement majoritaire par éclipses, et jusqu’ici le seul. Quant à l’élection de 1926, l’absence de majorité des libéraux était en fait illusoire. La poignée de « libéraux- progressistes» qui tenaient la balance du pouvoir devaient leur élection à l’absence d’un candidat libéral. Ces libéraux déguisés en progressistes par respect pour les sensibilités locales appuyèrent Mackenzie King de façon indéfectible.

Du passage de Lester Pearson au pouvoir, on a retenu son incapacité à conquérir une majorité, mais il en était tout de mé‚me très proche : il ne lui manquait que quatre sièges après l’élection de 1963, et deux après celle de 1965. Si cette dernière avait été tenue avec le nouveau découpage électoral adopté l’année suivante, moins biaisé que le précédent en faveur des milieux ruraux, Pearson aurait réalisé son ré‚ve. À Joe Clark, en 1979, ne manquaient qu’une demi- douzaine de sièges sur 282, ce qui dans son cas constitua un cadeau empoisonné : il en vint à oublier la précarité de son statut réel, et sa non- chalance lui valut d’é‚tre emporté par une embuscade parlementaire après six mois et demi de pouvoir.

Autrement dit, une bonne moitié des « gouvernements minoritaires » du XXe siècle étaient en fait quasi majori- taires. Paul Martin et Stephen Harper, en comparaison, étaient ou sont loin du compte.

Il y a aussi la fragmentation du paysage politique canadien. Le bipartisme pur, qui en l’absence de tiers partis produisait infailliblement un gouvernement majoritaire, est mort avec l’élection fédérale de 1921. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la majorité absolue des voix n’a été atteinte par un parti qu’à trois reprises, en 1940, en 1958 et en 1984, bien que les libéraux en aient été proches en 1949 et 1953.

La Chambre actuelle compte quatre partis, tous apparemment bien implantés. En plus, l’émergence d’un cinquième, les verts, a pour effet de fragmenter encore davantage le paysage électoral canadien et prive libéraux comme néodémocrates de voix qui pourraient faire la différence.

On compte toujours deux grands partis, qui seuls peuvent espérer for- mer un gouvernement, mais l’un et l’autre sont séparés par des intervalles insuffisants pour qu’une majorité se dégage. Il ne s’agit pas d’une simple malchance, mais d’une constante dans les sondages depuis l’éclatement du scandale des commandites. Les conservateurs n’ont pas profité de l’euphorie postélectorale qui parfois salue l’avènement d’un nouveau gou- vernement, et l’élection de nouveaux chefs libéraux n’a pas eu pour effet de catapulter durablement le parti dans une position dominante.

Aucune réforme des règles du jeu électoral ne paraît pouvoir garantir une majorité à elle seule. Un système électoral proportionnel, chacun le sait, le craint ou l’espère, aurait pour effet de réduire au strict minimum la proba- bilité d’une majorité parlementaire au profit d’un parti. Les conservateurs sont actuellement désavantagés par un découpage électoral qui pénalise les provinces de l’Ouest, l’Ontario et les banlieues. Mais une redistribution massivement égalitaire des circonscrip- tions électorales ne leur permet d’e- spérer au net, selon les chiffres de 2008, que quelques sièges supplémen- taires. Ceux qui prétendent qu’une redistribution marginalisant le Québec (et le Bloc), ainsi que les provinces de l’Atlantique, suffirait à nous libérer des gouvernements minoritaires exagèrent tout probablement.

Voilà, sommairement résumés, les arguments qui suggèrent que les gouvernements minoritaires sont devenus la nouvelle norme et qu’il vaut mieux que les Canadiens s’y résignent.

À la réflexion, ces arguments ne justifient pas la conclusion sur laquelle ils débouchent. Il me paraît exagéré et imprudent d’affirmer sur pareille base que les Canadiens sont condamnés aux gouvernements minoritaires pour un avenir prévisible.

Pour commencer, la seule accumulation au cours des dernières années d’élec- tions n’ayant produit aucune majorité ne cons- titue pas en soi un indice infaillible de ce qui nous attend. Un observateur qui aurait écrit au lendemain des élections de 1925 que les gouvernements majoritaires appartenaient au Canada prédémocratique de papa se serait lour- dement trompé. Celui qui aurait affir- mé la mé‚me chose en 1967 l’aurait fait sur une base en apparence plus solide, puisqu’une seule élection en 10 ans avait alors dégagé une majorité, mais ce devin imprudent aurait été réduit pour le restant du siècle à souhaiter qu’on oublie son pronostic hâtif, particulière- ment durant les 24 années de gouverne- ment majoritaire ininterrompu que nous avons connues de 1980 à 2004. L’histoire politique est pleine de retournements imprévisibles.

La fragmentation du paysage politique canadien est réelle, mais l’avènement de nouveaux partis ne constitue pas un phénomène nou- veau anéantissant la probabilité d’une majorité. De nouveaux partis naissent et prospèrent, mais on oublie trop souvent qu’ils peuvent également dis- paraître. Surtout, leur présence n’em- pé‚che pas qu’un parti puisse néanmoins décrocher une majorité s’il détient une bonne pluralité sur son plus proche adversaire.

Jean Chrétien s’en est tiré plutôt bien pendant trois mandats dans un contexte à cinq partis où il avait le sou- tien de seulement 40 p. 100 des Canadiens. La progression récente des verts accentue la fragmentation de l’électorat, mais les votes de ce parti sont tellement dispersés qu’ils n’ont guère de chance de lui valoir des sièges. Le paysage politique en Allemagne est également devenu assez fragmenté, mais il est rarissime qu’un parti n’obtienne pas au moins la majorité des sièges de circonscription, pourvus à la pluralité des voix. Angela Merkel vient d’en remporter plus des deux tiers avec seulement 39p.100 des votes de circonscription.

A joutons que le maintien du scrutin majoritaire fait main- tenant figure de quasi-certitude au Canada pour l’avenir prévisible, après l’échec de toutes les tentatives de réforme dans chacune des provinces où on s’y est essayé, et la déroute en février dernier en Cour supérieure du recours judiciaire intenté au Québec à ce sujet. Toutes choses étant égales par ailleurs, ce mode de scrutin tend à réduire la fragmentation électorale et surtout parlementaire, et incite les partis idéologiquement voisins à se fusion- ner, comme les deux partis les plus à droite de l’échiquier politique ont fini par le comprendre.

Rien n’indique non plus que l’incapacité à dégager une majorité aux trois dernières élections ait le moin- drement altéré l’état d’esprit de la classe politique canadienne, tous niveaux de gouvernement confon- dus, et qu’on pourrait résumer de façon un brin caricaturale, de la manière suivante : « Le pouvoir ne se partage pas, et une élection a pour but de dégager une majorité en faveur d’un seul des partis en lice. Si par malheur aucun parti ne l’obtient, il faut donner aux électeurs l’occa- sion de réparer l’erreur qu’ils ont commise, quitte à maintenir entre- temps le pays en campagne électorale permanente et à multiplier les élec- tions générales jusqu’à ce que majorité s’ensuive. »

Le recours presque à tout coup au Canada à un gouvernement minoritaire en cas de législature sans majorité, plutôt qu’à une coalition multipartisane, est en soi révélateur de cette mentalité qui domine dans tous les partis, sauf ceux qui se savent voués à la marginalité. Former une coalition, c’est accepter de partager le pouvoir et ses avantages pour un bon bout de temps, une perspective que très peu de nos politiciens trouvent attrayante. Dans la plupart des pays européens, c’est ainsi que l’on fonctionne, ce qui a pour avantage de ne pas multiplier les scrutins. Mais pas chez nous, où le système électoral permet aux par- tis d’espérer conquérir un jour la majorité qui leur a échappé la dernière fois et les incite à tenter leur chance à la première occasion.

Il y a quelques années, on a pu avoir l’impression, sur la foi de sondages, que les Canadiens en avaient soupé des gouvernements majoritaires. Que de fois a-t-on entendu répéter que les gouverne- ments majoritaires étaient par nature arrogants, despotiques, monar- chiques et distants, alors que l’ab- sence de majorité nous procurerait à coup sûr une gouverne conviviale, consensuelle, exempte de corruption. Désillusionnés, les Canadiens sem- blent se dire aujourd’hui, comme autrefois les Français: Que la République était belle, sous l’Empire ! Les jugements portés maintenant par de nombreux observateurs sur le brinkmanship perpétuel qui nous tient lieu de for- mule gouvernementale depuis quelques années sont très négatifs.

Deux sondages récents indiquent que ce jugement est partagé par le plus grand nombre de nos concitoyens. En juillet dernier, peu après le bras de fer du mois précédent sur l’assur- ance-emploi, une enqué‚te Harris/Decima a mis en relief la préférence de 64 p. 100 des Canadiens pour un gouvernement majoritaire. Début septembre, selon le sondage Nanos, dont les résultats ont été publiés dans le numéro d’oc- tobre d’Options politiques, 80,6 p. 100 des Canadiens souhaitaient une telle éventualité. Rien ne garantit que c’est bien ce qui arrivera, mais cette donnée constitue à elle seule un inci- tatif puissant susceptible de faire pencher la balance si un mouvement se dessine déjà en ce sens.

Les prévisions constituent un art difficile, surtout, ironisait Edgar Faure, quand elles portent sur l’avenir… La politique demeure en effet imprévisible et on ne peut guère qu’évaluer quelques probabilités. Dans les circonstances du moment, la perpétuation des gouvernements minoritaires dans l’espace politique fédéral canadien semble plutôt improbable.