« C’est un jour amer pour la social- démocratie allemande », disait le chef du SPD Frank-Walter Steinmeier le 27 septembre dernier, en réaction aux résultats de l’élection fédérale. Au pouvoir jusqu’en 2005 et depuis lors partenaires des chrétiens- démocrates dans une grande coalition droite-gauche, les sociaux-démocrates allemands n’ont obtenu ce jour-là que 23 p. 100 des votes, leur pire résultat depuis la création de la République fédérale en 1949. « Il n’y a aucun moyen de présenter favorablement ce résultat », admettait Steinmeier.

Plusieurs facteurs ont contribué à cette défaite. D’abord, les mérites de la chancelière réélue Angela Merkel, qui a gouverné avec aplomb, en privilégiant des politiques centristes en faveur des familles et de la classe moyenne. Ensuite, le souvenir des réformes du gouvernement social-démocrate de Gerhard Schröder, lesquelles se sont soldées par des coupes dans l’assu- rance-chômage et l’aide sociale entre 2003 et 2005. Enfin, la division de la gauche, qui compte maintenant un fort parti vert (11 p. 100 du vote) et un parti de gauche radical et populiste, Die Linke (12 p. 100 des voix).

Mais il ne s’agit pas simplement de la conjoncture allemande. Les élections européennes de juin 2009 ont fait voir, presque partout sur le continent, la progression de la droite et, dans une moindre mesure, des écologistes, au détriment de la gauche social-démo- crate. Les socialistes français, par exem- ple, qui demeurent minés par les divisions, ont fait encore moins bien que leurs alliés allemands, avec à peine 16,5 p. 100 des votes. Plus bas encore, les travaillistes britanniques n’ont recueilli que 15 p. 100 des suffrages.

Pourtant, la crise économique aurait dû profiter à la gauche. Elle représentait en effet un échec pour le néolibéralisme, alors mé‚me que la droite était largement au pouvoir. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé aux États- Unis. Selon Michael Lewis-Beck et Richard Nadeau, qui ont analysé l’évo- lution de l’opinion publique pendant la campagne présidentielle de 2008, la victoire de Barack Obama est large- ment attribuable à la détérioration brutale de l’économie américaine pen- dant cette période.

Certains politologues attribuent les difficultés des sociaux-démocrates européens à la fragmentation contem- poraine de l’électorat, qui profiterait surtout à la droite. Le paysage poli- tique allemand, marqué par l’incapa- cité du SPD d’expliquer clairement s’il gouvernerait avec ou sans Die Linke, semble confirmer ce point de vue.

Cette hypothèse structurelle explique mal, cependant, les succès encore récents de la gauche européenne, qui a gagné plusieurs élections entre 1997 et le début des années 2000. Souvent en se proclamant d’une troisième voie, les sociaux-démocrates ont alors su proposer des programmes nouveaux, qui cher- chaient à concilier le développement économique et la justice sociale.

Dans un livre récent intitulé Third Way Reforms (Cambridge Univer- sity Press, 2009), Jingjing Huo, pro- fesseur de science politique à l’Université Waterloo, montre com- ment les politiques de la troisième voie se démarquaient par rapport aux approches de droite dominantes depuis près de 15 ans et innovaient véritablement, tout en s’inscrivant dans la tradition social-démocrate. L’idée de base de la troisième voie était de concilier les impératifs de rigueur budgétaire, de compétitivité et de stabi- lité des prix préconisés par la droite avec la recherche d’un niveau plus élev遠d’emploi et d’inclusion sociale. Concrètement, ces orientations se sont traduites par davantage de dépenses consacrées à la formation de la main-d’œuvre et au soutien à l’emploi, ainsi que par une restructuration des pro- grammes d’assurance-chômage et d’assis- tance sociale afin de faciliter l’intégration au marché du travail. De nouvelles inci- tations financières ont également été mises en place, pour « rendre le travail payant » et mieux soutenir les familles.

Ces mesures, conclut Huo, ont fait une différence. Là où elles ont été les mieux implantées, le niveau d’emploi a augmenté et la pauvreté a reculé.

Politiquement, cependant, ces choix ne semblent pas avoir fait recette, ce que l’analyse de Huo n’ex- plique pas. Un peu partout, les artisans de la troisième voie ont plutôt été bat- tus par des partis plus enclins à réduire les impôts qu’à développer l’emploi. C’est qu’en privilégiant les poli- tiques actives et l’emploi, les sociaux- démocrates n’ont peut-é‚tre pas fait assez. Ils ont négligé, notamment, de mettre de l’avant l’objectif le plus proche de leur raison d’é‚tre historique : la qué‚te d’une société plus égalitaire. Les adeptes de la troisième voie, en effet, ont bien pris garde de parler de redistribution, pour ne pas é‚tre soupçonnés de vouloir augmenter les impôts. Si bien qu’ils sont souvent apparus davantage comme de bons gestionnaires du néolibéralisme que comme les porteurs d’une vision dif- férente de la société. D’où l’attrait de partis plus éloignés du pouvoir, comme les verts ou Die Linke, ou mé‚me de partis de droite qui ne font pas mystère de leur préférence pour moins d’égalité.

La social-démocratie doit donc se repenser. Mais il ne s’agit pas tant de renouveler des programmes vieillis, ce qui est déjà fait, que de renouer, de façon créative, avec une longue tradi- tion, qui a toujours favorisé l’égalité.