L’éducation supérieure est un formidable ascenseur social. Aller à l’université, c’est augmenter ses chances d’avoir un emploi intéressant, un revenu élevé, une vie sociale et culturelle riche, et même une bonne santé.

À l’échelle d’une société, un haut taux de fréquentation universitaire produit également de nombreux bénéfices, tant en termes de croissance économique que de développement social.

Bref, plus il y a de passagers dans l’ascenseur, plus on y gagne, individuellement et collectivement.

Tout le monde, ou presque, s’entend là-dessus. Mais certains se sont convaincus qu’il vaudrait mieux faire payer plus cher l’accès à l’ascenseur afin d’amener les étudiants à assumer leur « juste part » d’un service dont ils sont, après tout, les premiers bénéficiaires. Cette « juste part » serait établie au niveau qui prévalait en 1968.

Pourquoi 1968? Sans doute guère par équité pour les diplômés de cette année-là. S’ils avaient 21 ans à l’époque, ils arrivent aujourd’hui à la retraite et ne doivent pas trop souvent ressasser les droits qu’ils ont dë payer ! Et puis, ces diplômés sont relativement peu nombreux. En 1968, l’éducation supérieure demeurait encore l’affaire d’une petite élite. À l’époque, il fallait aussi payer de sa poche pour consulter un médecin. Le Québec d’il y a presque 45 ans constituet-il vraiment la meilleure référence?

Quoi qu’il en soit de l’année de référence, pourquoi faudrait-il faire payer davantage l’accès à un ascenseur social dont la fréquentation ne comporte que des bénéfices pour toute la société? Pour s’en convaincre, il faut accepter deux arguments. Le premier veut que des droits de scolarité plus élevés n’aient pas d’effet sur la fréquentation universitaire. L’ascenseur demeurerait aussi accessible qu’avant. Le second avance que ces droits élevés seront plus équitables que le maintien du financement public, supporté par l’ensemble des contribuables.

Il y a bien sër d’autres arguments, mais ils sont périphériques. Que les universités soient sous-financées ou non, par exemple, n’a que peu à voir avec la source du financement. Ce qui est en jeu dans le débat actuel, ce n’est pas la hauteur du financement mais sa provenance.

Prenons donc le premier argument, à propos de la fréquentation universitaire. Sur ce point, les partisans d’une hausse des droits de scolarité sont formels : des droits plus élevés ne compromettraient pas l’accessibilité aux études supérieures.

À prime abord, l’argument semble étonnant : en économie en effet, on considère habituellement qu’une hausse du prix a tendance à réduire la quantité demandée. C’est d’ailleurs un des arguments centraux de ceux qui favorisent une politique de tarification : « comme n’importe quel prix, le tarif constitue un signal » expliquait en 2008 le rapport du Groupe de travail sur la tarification des services publics, et il a « pour effet d’infléchir les comportements des consommateurs dans la bonne direction », en réduisant notamment la surconsommation. Curieusement, selon ce rapport, cet effet prix ne jouerait pas en éducation.

Il est vrai que l’accès à l’université est conditionné par bien d’autres facteurs que le coët, notamment par les antécédents familiaux et scolaires. Un étudiant est beaucoup plus susceptible de prendre l’ascenseur si ses parents l’ont emprunté avant lui.

Mais le coët joue aussi, comme le montre le fonctionnement de plus en plus inégalitaire du système universitaire américain. Même au Canada, les jeunes moins favorisés sous-évaluent beaucoup les avantages d’une formation universitaire, qui demeure abstraite pour eux, et ils en surestiment grandement les risques et les coëts. Quand on demande à ces jeunes pourquoi ils arrêtent leurs études avant l’université, ce sont presque toujours des questions de coëts qu’ils évoquent. De fait, « comme n’importe quel prix, le tarif constitue un signal ».

Pourquoi prendre le risque d’envoyer le mauvais signal à des jeunes qui ont déjà beaucoup d’obstacles à surmonter?

C’est ici qu’intervient le second argument des partisans d’une hausse, qui devrait selon eux clore le débat. Au risque d’infléchir les comportements de jeunes qui sont ambivalents face aux études, il faut quand même hausser les droits par équité pour tous ceux qui paient des impôts sans jamais aller à l’université. Pour tout dire, c’est au nom des moins fortunés qu’il faut aller chercher plus d’argent chez les étudiants. Tel Robin des Bois, le gouvernement prendrait ainsi aux riches (ou aux futurs riches) pour laisser plus aux pauvres.

C’est une belle image. Mais elle ne fonctionne pas. Dans ce qui constitue, à ma connaissance, la seule vérification empirique rigoureuse de cette idée, Paul Makdissi et Myra Yazbeck (Applied Economics Letters, no 2, 2011) montrent qu’au Québec les avantages que les familles plus riches tirent de droits de scolarité peu élevés ne dépassent jamais la contribution qu’elles font à ce titre par le biais des impôts. Peu importe la façon de calculer, expliquent les auteurs, une baisse des droits de scolarité financée par une hausse de la taxation générale constitue toujours l’avenue la plus progressive. L’argument Robin des Bois n’est tout simplement pas valide.

Il est vrai que les enfants des familles plus aisées ont plus facilement accès à l’université. Mais ce n’est pas en faisant payer davantage l’accès à l’ascenseur qu’on réglera ce problème. Si on se préoccupe de justice sociale, c’est du côté de ceux qui sont déjà rendus en haut qu’il faut regarder. Quant aux étudiants, ils feront leur part quand ils sortiront de l’ascenseur.