Si le nationalisme canadien contemporain n’a pas fait la part belle au Québec, il a su intégrer des traits du cosmopolitisme au cœur de son identité.

De nouvelles notes de recherche sur les gilets jaunes français montrent comment les appuis à ce mouvement se trouvent surtout chez les électeurs moins éduqués et peu fortunés, ceux-là même qui appuyaient Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017 (ou qui se sont abstenus de voter). Méfiante face aux autres et peu satisfaite de sa vie, cette « France malheureuse » se sent flouée et méprisée par les élites du pays.

Ces citoyens, que les politologues qualifient parfois de « perdants de la mondialisation » n’ont pas entièrement tort. Depuis 20 ans, conclut une note récente de l’OCDE, les efforts de redistribution ont diminué, alors même que les revenus du marché devenaient plus inégaux. Les transferts en faveur des sans-emploi, en particulier, se sont détériorés pendant que les impôts sur le capital et sur les hauts revenus baissaient.

Libérées par la mondialisation et les politiques néolibérales, observe le sociologue allemand Wolfgang Streeck, les forces du marché ont fait reculer l’impulsion démocratique en faveur de l’égalité.

Dans les circonstances, les arguments en faveur de la nécessaire ouverture au monde peuvent sonner un peu creux, et la tentation du repli national est susceptible de s’accentuer. Cette tentation s’exprime d’ailleurs dans les différents mouvements populistes qui agitent les pays riches, des États-Unis de Donald Trump à l’Italie de Matteo Salvini, en passant par le Royaume-Uni du Brexit et l’Espagne de Vox.

Les attraits de l’ouverture au monde demeurent pourtant forts. Ne voulons-nous pas tous être des citoyens du monde ? Et puis, comment penser la justice sociale sans au moins essayer de remédier aux inégalités profondes qui séparent les populations du globe ? Comment nier les gains culturels, sociaux et économiques associés à la libre circulation des idées, des personnes et des marchandises ? Peut-on même penser à maîtriser les changements climatiques sans coopération internationale ?

Le problème c’est que la mondialisation et la démocratie ne semblent pas toujours faire bon ménage.

Dans un essai remarquable qui vient de paraître, Sept leçons sur le cosmopolitisme, le sociologue Joseph Yvon Thériault creuse précisément cette question en retraçant l’histoire et les contours du cosmopolitisme, et ses relations étroites mais difficiles avec la démocratie.

Le cosmopolitisme, explique Thériault, n’est pas une idée récente. Dans la Grèce antique, Diogène de Sinope se définissait déjà comme « citoyen du monde ». L’idée s’est davantage déployée avec le christianisme, qui affirmait l’unité du monde et l’égalité de tous devant Dieu. Et elle a pris son véritable essor avec le siècle des Lumières, qui marquait l’émergence philosophique de l’individu autonome et rationnel, libéré de ses appartenances anciennes, capable de se gouverner démocratiquement et éventuellement de créer les conditions de ce que Kant appelait « la paix perpétuelle ». L’individu moderne et démocratique serait donc nécessairement un citoyen du monde.

Le problème, note Thériault, c’est que pour fonder concrètement la démocratie, il fallait bien plus que des individus unis par un hypothétique contrat social. Il était aussi impératif de constituer des peuples qui se reconnaissent comme tels, acceptent de coopérer et pratiquent l’art difficile du consensus. Et ces peuples, ce fut souvent des nations anciennes, unies par une histoire, une langue ou une culture. L’essor de la démocratie aura donc aussi été celui de l’État-nation.

Le cosmopolitisme contemporain, avance Thériault, oublie trop souvent ces peuples et ces États-nations qui ont rendu possible la démocratie. Seuls le droit, le marché et la technique semblent désormais compter pour les individus libérés des vieilles appartenances. Ainsi, le milliardaire britannique James Dyson, des aspirateurs éponymes, a appuyé le Brexit, mais il a finalement décidé de déménager le siège de son entreprise à Singapour. Que les autres « Brexiters » s’arrangent avec leur choix. Ailleurs, une certaine gauche sensible au sort des migrants affiche des pancartes disant carrément non aux frontières, en supposant que la démocratie et la protection sociale demeureraient les mêmes si celles-ci s’ouvraient à tout venant.

Thériault a bien raison de dire que le cosmopolitisme contemporain fait trop souvent l’économie d’une réflexion sur la démocratie et son cadre inévitablement national.

Thériault a bien raison de dire que le cosmopolitisme contemporain fait trop souvent l’économie d’une réflexion sur la démocratie et son cadre inévitablement national. Il souligne avec à-propos les lacunes politiques d’une construction comme l’Union européenne, qui ne peut fonder sa légitimité que sur le droit et les avantages associés à l’ouverture.

Mais peut-on pour autant laisser tomber le cosmopolitisme, une aspiration à l’unité aussi vieille que l’État-nation et la démocratie ? Ne peut-on pas tenter de définir, comme le suggère Thériault lui-même, un cosmopolitisme ancré dans la reconnaissance des fondements nationaux de la démocratie ?

Thériault est donc ouvert à cette idée, mais il la développe peu. Au contraire, dans sa dernière leçon, il ressort les vieilles lamentations sur le sort de la nation canadienne du philosophe George Grant (Lament for a Nation, 1965) pour rendre compte de la tension qui persiste entre l’enracinement et l’ouverture. Grant, pourtant, avait tout faux. Il déplorait la mort inexorable du nationalisme canadien, cette vieille appartenance anglo-britannique condamnée par la modernité et l’américanisation. Or, au moment même où il pleurait sur le sort du pays, le nationalisme canadien contemporain commençait à se construire, autour d’un nouveau drapeau, du bilinguisme, du multiculturalisme, de la Charte des droits et libertés et, oui, du libre-échange nord-américain. Ce nouveau nationalisme n’a pas fait la part belle au Québec, mais il a adroitement intégré des traits associés au cosmopolitisme au cœur même de l’identité canadienne d’aujourd’hui.

L’antinomie entre le cosmopolitisme et le nationalisme ne pèse peut-être pas autant que le suggère Thériault. Il semble possible, dans le cadre de la modernité démocratique, de concilier des aspirations réalistes à l’ouverture au monde et le respect de la souveraineté nationale pour définir de nouvelles formes de cosmopolitisme ancré. Le nationalisme canadien contemporain incarne sans doute une variante de ce grand compromis.

Thériault ne va pas tout à fait au bout de son interrogation à propos des possibilités du cosmopolitisme ancré. Mais il a le grand mérite de poser les bonnes questions.

Photo : L’Unisphère au parc Flushing Meadows Corona, Queens, New York. Shutterstock / Osugi.


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