The new international security context will require a new diplomatic approach toward the Middle East.

Le gouvernement canadien a fait peau neuve. La décennie conservatrice (de février 2006 à novembre 2015) a bouleversé les fondements mêmes de la politique étrangère et de la défense du Canada. Et ces changements n’ont été ni à la hauteur de la politique étrangère du Canada telle que conçue au fil des décennies précédentes, ni adaptés aux besoins d’un monde post-11 septembre 2001 en perpétuel rebondissements.

Au fur et à mesure que les questions se compliquaient et que les situations devenaient stratégiques, l’approche canadienne est devenue de plus en plus simpliste, mécanique et rigide. La finesse diplomatique et l’approche patiente qui avaient été la marque de la diplomatie canadienne au cours des années 1950, 1960, 1970 et même 1980 ont cédé la place à un regard unidimensionnel sur le monde. L’engagement d’Ottawa sur la scène internationale, qui s’est résumé à un repli économique dans les années 1990 sous l’impulsion du slogan « job, job, job » et la quête des marchés d’exportation par l’armée de Team Canada, a ensuite connu un glissement qualitatif sous Paul Martin.

En effet, Paul Martin, dès son élection, avait promis de redonner sa place au Canada dans le concert des États. Mais, le changement ne s’est pas concrétisé. Au Moyen-Orient, par exemple – au sujet duquel le vote de chaque pays aux Nations unies sur la question palestinienne était considéré comme un baromètre de l’intérêt qu’il portait à la région –, la position pro-israélienne du premier ministre Martin et l’hostilité engendrée par les votes du Canada sur la question palestinienne à l’ONU (sous l’impulsion de son ministre des Affaires étrangères Pierre Pettigrew) ont préparé le terrain à une transformation sans précédent de la diplomatie canadienne depuis que le Canada avait joué un rôle crucial du Canada dans la création de l’État hébreux en 1947-1948.

Puis, à partir de 2006, le dérapage libéral s’est accentué et accéléré avec l’idéologisation de la politique étrangère imposée par le duo Harper-Baird. L’abandon par le gouvernement Harper de la position « équilibrée » du Canada face au conflit israélo-arabe, construite péniblement de Leaster B. Pearson à Jean Chrétien (mais affaiblie sous Brian Mulroney), s’est alors traduit par le retrait d’Ottawa du Moyen-Orient. Les déclarations répétées du premier ministre sur l’appui inconditionnel du Canada aux politiques régionales d’Israël et son alignement sur la vision stratégique du premier ministre Benjamin Netanyahou quant à la nouvelle configuration du Moyen-Orient dépassaient de loin la position officielle de l’administration Obama et celle de l’Union européenne. L’exceptionnalisme du Canada à cet égard a eu des conséquences diplomatiques et économiques pour le pays. L’abandon de l’autonomie relative du Canada en matière de politique extérieure ainsi que de son rôle d’intermédiaire entre les grandes puissances et les États en conflit ont petit à petit réduit la place du pays à celle d’un acteur mineur sur la scène internationale.

Le monde vit des tensions sans précédent depuis la certitude relative de la guerre froide. Le système bipolaire avait tracé les frontières inviolables des camps libéral et communiste. Le jeu à somme nulle avait rendu inopérante l’utilisation des armes nucléaires par les superpuissances dont chacune connaissait la force et la faiblesse de l’autre. La guerre froide avait aussi gelé les conflits ethniques et religieux qui se réveillent une fois celle-là disparue.

 Des crises, difficiles ou impossibles à gérer, surgissent presque partout. Les régions ou les pays qui avaient été abandonnés à leur sort deviennent aujourd’hui le centre d’attention du monde. Les États-Unis de Barack Obama choisissent les conflits où ils veulent intervenir et n’appliquent plus guère la politique militariste de Reagan ou des Bush. Le monde n’est ni bipolaire ni unipolaire. De nouvelles puissances émergent et de nouvelles alliances se créent. La multiplication des crises de toute nature impose aux États des choix difficiles. Le rôle de l’ONU s’en trouve pour beaucoup réduit à des tentatives de gérer des crises humanitaires et à un travail de pompiers (mal équipés) face aux feux allumés par des conflits ethno-religieux.

Ce contexte anarchique a paradoxalement créé un espace pour des pays comme le Canada, en leur donnant une certaine marge de manœuvre pour jouer un rôle constructif en tandem avec les pays qui partagent la même volonté de paix et de sécurité internationale. Mais, pour pouvoir saisir l’occasion, le premier ministre Justin Trudeau et son ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion doivent faire le ménage dans la maison que leur ont laissée leurs prédécesseurs.

La plupart des fonctionnaires ont en effet fait face, sous le gouvernement précédent, à l’« acharnement centralisateur » du gouvernement et à l’ingérence des politiques dans l’exercice de leurs fonctions. Stéphane Dion doit maintenant faire de nouveau confiance aux diplomates de carrière et leur accorder la liberté de décision et d’action nécessaire, dans le cadre de la vision gouvernementale.

Par ailleurs, l’étendue des dégâts causés à l’image internationale du Canada dans le passé exige un travail de redressement minutieux. L’intérêt national devrait être le moteur de toute intervention du pays sur la scène internationale, et la préservation de la paix nationale implique le maintien d’un équilibre sain entre les attentes parfois contradictoires de divers groupes ethniques en matière de politique étrangère. Établir la liste des conflits et des régions qui demandent une attention particulière de la part du gouvernement signifie également qu’il faut faire un bon usage des ressources, qui sont de plus en plus rares. La nature des interventions doit varier selon les régions et les circonstances.

On pourrait parler des crises qui secouent notamment l’Afrique et l’ancien espace soviétique, des questions géostratégiques liées à la mer de Chine méridionale, ou encore de l’Afghanistan, de l’insécurité alimentaire, de l’environnement et bien d’autres, mais je me concentrerai ici sur certains des problèmes du Moyen-Orient.

Le Moyen-Orient de 2016 n’a rien en commun avec la région où le Canada a vécu l’âge d’or de sa diplomatie grâce au rôle de Lester B. Pearson dans la crise de Suez en 1956 ; le conflit israélo-arabe serait en fait la seule chose que celui qui était alors secrétaire d’État aux Affaires extérieures pourrait aujourd’hui reconnaître dans la région. Mais ce conflit, qui perdure, reste presque limité à la région, et il a perdu de l’importance face à des problèmes de sécurité jugés maintenant plus graves.

Signe des temps modernes, le nationalisme est relégué au second plan par le prosélytisme religieux. Si, au départ, le nationalisme palestinien était modeste dans ses aspirations, et s’il a été négligé par les grandes puissances qui ont préféré laisser pourrir le conflit, aujourd’hui, la religion, et surtout la lecture qu’en font Al-Qaïda et le groupe armé État islamique (Daesh), est au contraire très ambitieuse dans ses visées expansionnistes.

Dans la nouvelle configuration de la sécurité régionale – des acteurs armés non étatiques qui cherchent à détruire des États –, le Canada et d’autres puissances ont un rôle crucial à jouer. Le premier pas décisif à faire pour mener à la défaite des extrémistes religieux est de résoudre les tensions qui opposent des puissances régionales, et en particulier l’Iran et l’Arabie saoudite ; de concert avec les Européens, le Canada peut donc faire des pressions sur le Conseil de sécurité des Nations unies afin de réconcilier Téhéran et Riyad.

Le changement de gouvernement à Ottawa peut aussi permettre au Canada de revoir sa politique à l’endroit de l’Iran.  En abandonnant le regard idéologique du passé sur la question iranienne et en adoptant une approche pragmatique, comme l’Europe, et même les États-Unis d’Amérique l’ont déjà fait, le Canada  peut  bénéficier à la cause de la paix au Moyen-Orient. Le temps de « dialogue critique »  avec la République islamique étant révolu, Ottawa aurait plus de chance d’être écouté à Téhéran dans les dossiers syrien, libanais, yéménite irakien ou bilatéraux, si le gouvernement se donne une politique centrée sur le respect mutuel et l’intérêt commun. Avec l’Iran, il faut être vigilant et surtout patient.

La scène politique iranienne est hétérogène et complexe. Les extrémistes politico-idéologiques installés à Téhéran sont très contents que le pays reste isolé et au ban des nations.  Les sanctions imposées à l’Iran et qui ont gardé le pays isolé pendant des années ont permis à ces trafiquants de marchandise d’empocher des milliards de dollars. Impétueux, ceux sont aussi ces profiteurs de la largesse étatique qui répriment les minorités et toute dissidence lorsque le pays est isolé. L’ouverture de l’Iran sur le monde affaiblirait la position des extrémistes et renforcerait la position des dits modérés face à eux. Le cas de la Corée du Nord peut nous enseigner des leçons à cet égard. Un autre bénéfice de l’engagement du Canada et de l’Ouest est de ne pas abandonner l’entière scène politique et tout le marché  iraniens en faveur des Russes et des Chinois.

Le Canada a également tout intérêt à faire des présentations auprès de Washington et des pays européens pour favoriser l’adoption d’une politique proactive et d’une part amener l’Arabie saoudite à trouver une solution à la crise au Yémen et d’autre part convaincre l’Iran d’éviter toute intervention dans cette crise. Le contexte d’insécurité régionale, qui perdurerait en l’absence d’une diplomatie musclée pour résoudre les conflits interétatiques et le conflit israélo-palestinien, exige un plus grand engagement des grandes et moyennes puissances comme la Russie, la Chine et le Canada.

Tous les États sont appelés à s’adapter à ce nouveau contexte de sécurité internationale. Cette adaptation exige une révision à la fois des stratégies et des tactiques militaires et des moyens nécessaires pour se protéger. Or, l’équipement militaire approprié à ce genre d’environnement n’est pas celui dans lequel le Canada et plusieurs autres pays investissent actuellement.

Les intérêts économiques, politiques, démographiques et sécuritaires de dizaines d’États sont si entrelacés au Moyen-Orient que l’on ne peut plus ignorer ce qui se passe dans cette région. L’inaction y entraînerait la prolifération de groupes comme Al-Qaïda et Daesh, de même que la multiplication des attentats dans les pays occidentaux, en Russie, en Chine et ailleurs. L’insécurité dans cette région névralgique engendre l’insécurité dans d’autres régions.

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