ICI ET AILLEURS — Chronique

Au début de février, le réseau européen de chercheurs travaillant sur les politiques de réduction de la pauvreté tenait une grande conférence à Anvers pour mettre la touche finale à un programme de recherche appuyé financièrement par la Commission européenne (le projet ImPRovE). Dans son allocution de clôture, la coordinatrice du réseau, Bea Cantillon, soulignait qu’il était maintenant temps « d’en finir avec les discours creux sur la réduction de la pauvreté ».

En effet, 15 ans de rencontres, de plans, d’initiatives et d’efforts concertés au sein de l’Union européenne et des États membres ont engendré beaucoup de débats et de documents, mais ils n’ont guère donné de résultats.

Jusqu’à la crise financière de 2008, le contexte économique et politique semblait pourtant favorable. La croissance était au rendez-vous et l’emploi progressait. Plusieurs réformes se déployaient aussi, notamment pour rendre le travail payant, faciliter la conciliation travail-famille et favoriser l’intégration au travail. Mais la pauvreté ne reculait pas vraiment. Et après 2008, les gains dans la lutte contre la pauvreté étaient devenus plus improbables encore.

On a longtemps cru qu’en favorisant l’emploi pour tous, la pauvreté régresserait. Un bon emploi n’était-il pas la meilleure façon d’y échapper ? Au niveau individuel, c’est souvent vrai. Mais, globalement, la hausse des niveaux d’emploi n’a pas débouché sur une baisse tangible de la pauvreté.

De la même façon, de nombreuses réformes ont été menées pour consolider l’État-providence et améliorer l’interaction entre la protection sociale et le marché du travail. Ce n’est donc pas faute d’efforts, notait Bea Cantillon, que la pauvreté a persisté. Au contraire. Les gouvernements ont déployé des moyens additionnels, mais n’ont pas réussi à la faire reculer.

Au Québec, la situation est assez semblable. Presque 15 ans après l’adoption de la Loi visant la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, en 2002, on ne peut parler d’un bilan très réjouissant.

Jusqu’à 2007, des gains concrets ont été réalisés. La pauvreté reculait au Québec – davantage que dans les autres provinces –, et avant tout, la pauvreté infantile. La situation des enfants d’ici semblait beaucoup plus favorable qu’ailleurs au Canada. Après 2007, cependant, ces avancées ont commencé à s’effriter, même si le taux de chômage et le nombre de prestataires de l’aide sociale continuaient de baisser.

En 2013, dernière année pour laquelle nous avons des données, le taux de faible revenu selon la mesure du panier de consommation – la mesure phare retenue par le gouvernement du Québec – était retombée à son niveau de 2002, tant pour l’ensemble des personnes que pour les enfants. Un retour à la case départ.

Comme en Europe, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Les chercheurs s’entendent en effet pour attribuer les bons résultats des premières années aux nombreuses réformes mises en place par le gouvernement du Québec depuis le milieu des années 1990. Les politiques d’austérité des dernières années ont certes eu des répercussions, mais pour l’essentiel, ces réformes sont toujours en place, et l’emploi se maintient à un bon niveau. Toutefois, la pauvreté ne recule plus.

Il se pourrait que, pour aider les personnes en situation de pauvreté, il faille atteindre un seuil d’emploi encore plus élevé. Dans la région métropolitaine de Québec, par exemple, le taux de chômage atteint maintenant 5,2 %, et les taux de faible revenu sont également très bas. Mais, à plus large échelle, une stratégie uniquement axée sur l’emploi ne suffira probablement pas. Pour deux raisons essentiellement.

D’une part, les salaires, les conditions de travail et la stabilité de l’emploi ne permettent pas toujours aux travailleurs d’échapper à la pauvreté. Cet hiver, des responsables de banques alimentaires expliquaient que parmi leurs habitués, beaucoup viennent maintenant après le travail, comme c’est souvent le cas aux États-Unis.

D’autre part, l’emploi régulier demeure un objectif hors de portée pour bon nombre de personnes en difficulté. Pour les gens malades, fragiles, usés par la vie, l’intégration réussie en emploi demeure un horizon assez improbable.

Ultimement, pour réduire la pauvreté, il faut accepter de redistribuer le revenu.

Pour ces travailleurs ou sans-emploi pauvres, la solution se trouve moins dans l’accès à un emploi que dans de meilleurs mécanismes de prédistribution, de distribution et de redistribution.

La prédistribution concerne l’ensemble des services et des règles qui conditionnent notre rapport au marché du travail. Cela inclut, notamment, un système d’éducation qui ne produit pas trop de décrocheurs, et des lois qui assurent de bonnes conditions de travail ou un salaire minimum décent. La prédistribution, c’est aussi un réseau public de services de garde bien financé et accessible, ou même un bon réseau de transport en commun.

La distribution, quant à elle, a trait au fonctionnement du marché du travail, et elle est fortement influencée par les lois et par la présence d’un mouvement syndical vigoureux.

Et la redistribution, bien sûr, décrit l’intervention de l’État une fois les revenus réalisés, l’État corrigeant les lacunes du marché pour assurer une certaine égalité, prévenir la pauvreté et consolider les droits de chacun.

En proposant d’en finir avec les discours creux, Bea Cantillon voulait souligner le fait qu’ultimement, pour réduire la pauvreté, il faudrait accepter de redistribuer le revenu en faveur des plus pauvres.

À cet égard, la refonte des transferts aux familles que prépare le gouvernement Trudeau pourrait être un pas dans la bonne direction. On ne peut en dire autant de ce qui se trame au gouvernement du Québec, où l’imposition de sanctions à l’aide sociale nous ramène 20 ans en arrière.

À Ottawa comme à Québec, on évoque ces jours-ci l’idée d’un revenu minimum garanti. S’il s’agit de remettre la redistribution à l’ordre du jour, c’est une bonne idée. Mais il faut se méfier de ce qui pourrait aussi être un faux ami, un plan tiré sur la comète pour éviter de parler des vrais enjeux, ici et maintenant.