Une maîtrise insuffisante de la langue de la société d’accueil a des conséquences importantes pour l’intégration des immigrants à long terme.

En novembre 2017, la vérificatrice générale du Québec publiait les résultats d’un audit sur la francisation des immigrants, résultats qui ont été largement repris par les médias.  Le principal constat de l’audit était que peu d’immigrants non francophones (environ 33 %) entreprennent une démarche de francisation auprès du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) et que la plupart d’entre eux n’atteignent pas un degré de maîtrise de la langue française suffisant (moins de 10 %).  En tant que commissaire au développement durable, j’aimerais faire ressortir les enjeux à long terme associés à ce constat.

L’intégration au marché du travail

En clair, les lacunes indiquées dans le rapport d’audit soulèvent de sérieux doutes sur l’efficacité des programmes de francisation du ministère. Les conséquences à long terme d’un apprentissage insuffisant de la langue parlée ont été bien mis en lumière dans plusieurs travaux scientifiques. Par exemple, selon une étude de l’OCDE, une des composantes les plus importantes du capital humain au regard de l’intégration est la connaissance de la langue de la société d’accueil. De même, plusieurs analyses, dont celle de l’OCDE, indiquent que la performance sur le marché du travail est fortement liée à la maîtrise de la langue de cette société. Cette performance peut s’analyser d’au moins trois façons.

Premièrement, un niveau de connaissance langagière élevé permet une meilleure concordance études-emploi. Par exemple, selon une étude du chercheur Serge Nadeau, lorsque les immigrants maîtrisent le français, leurs chances de se voir reconnaître leurs titres de compétences étrangers augmentent considérablement. De même, une autre étude de l’OCDE montre que les immigrants qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue du territoire d’accueil auraient un taux de surqualification de 25 % plus élevé que ceux qui en ont une bonne connaissance. Dans un milieu du travail en mutation où les emplois moins qualifiés se font plus rares, la maîtrise de la langue devient de plus en plus importante en raison des nouvelles technologies et pratiques de travail.  De plus, selon une étude de Statistique Canada, les employeurs considèrent souvent la connaissance de la langue comme une qualification génératrice d’autres compétences, au sens où une plus grande habileté langagière permettrait au travailleur de mieux mettre à profit ses autres compétences.

Deuxièmement, une bonne maîtrise de la langue du territoire d’accueil peut se traduire par de meilleures perspectives sur le marché de l’emploi. Ainsi, selon une analyse de Citoyenneté et Immigration Canada, le taux d’emploi des personnes immigrantes augmente à mesure qu’elles améliorent leur maîtrise de la langue de la société d’accueil. À cet égard, comme le montre le tableau ci-dessous, bien que le taux d’emploi des immigrants au Québec ait progressé entre 2006 et 2017, leur taux de chômage n’a pas reculé au même rythme. L’écart entre les personnes nées ici et les immigrants s’est bien rétréci, passant de 5,4 à 3,2 points de pourcentage entre 2006 et 2017, mais il reste sensiblement plus élevé que l’écart moyen à l’échelle du Canada, qui est de 0,5 %. Bien que cette situation ne soit pas nécessairement liée à la maîtrise de la langue, elle soulève néanmoins un sérieux questionnement sur les difficultés vécues par les immigrants sur le marché du travail québécois.

En comparant la situation des immigrants à Montréal à celle des immigrants dans plusieurs grandes villes nord-américaines pour l’année 2015, une étude de l’Institut du Québec confirmait ce phénomène de façon encore plus précise. En effet, elle montrait que, même avec un niveau de scolarité similaire, l’écart entre le taux de chômage des immigrants et celui des personnes nées au pays était plus grand ici qu’ailleurs sur le continent. Même si le taux de diplomation universitaire des immigrants de Montréal était semblable à celui des immigrants de Toronto, Charlotte, New York, Portland, Vancouver et Minneapolis, le taux de chômage des immigrants de Montréal était plus de deux fois supérieur à la moyenne de ces six villes (10 % contre 4,5 %).

Troisièmement — une des conséquences des difficultés qui viennent d’être soulevées —, le manque de compétence langagière se traduit par des niveaux de revenu plus faibles pour les immigrants, comme plusieurs études, dont celle de Citoyenneté et Immigration Canada citée plus haut, l’ont montré.

L’accès aux services et à la vie de la collectivité

Par ailleurs, la connaissance de la langue du territoire d’accueil permet à l’immigrant de fonctionner plus facilement dans la vie courante et favorise son intégration au sein de la collectivité. À titre d’exemple : un rapport de  la chercheuse Sarah Bowen montre les effets néfastes des barrières linguistiques sur l’accès aux soins de santé,  de même que sur la satisfaction et l’expérience des patients. Les patients qui se heurtent à des obstacles linguistiques sont exposés à un risque accru d’erreurs de médication, de complications et d’événements indésirables.

De façon plus générale, une étude de Statistique Canada révèle que l’apprentissage du français a permis à une large proportion des immigrants sondés de mieux s’ajuster à la vie au Canada, de se faire des amis et d’accéder aux médias. Par ailleurs, une recherche de Monica Boyd indique que la maîtrise de la langue du territoire d’accueil favorise la participation à la vie démocratique et civique. Ainsi, les immigrants ayant une moins bonne maîtrise d’une des langues officielles du Canada ont moins tendance à se joindre à des associations ou à des groupes (artistiques, sportifs, caritatifs, etc.) et à voter aux différentes élections.

En somme, en raison notamment des lacunes de l’offre de francisation, de l’aide financière et du suivi individuel, le MIDI ne peut garantir que les immigrants développent entièrement leur potentiel et qu’ils participent pleinement à l’essor du Québec, en particulier sur le marché du travail. Leur maîtrise insuffisante de la langue française fait aussi en sorte qu’ils contribuent moins à la vie de la collectivité et aux institutions communautaires.

La question de la francisation des immigrants est vaste et mobilise plusieurs acteurs gouvernementaux. Le rapport du Vérificateur général fait plusieurs recommandations au MIDI qui méritent l’attention, mais il ne traite que des programmes offerts par ce ministère, sans se pencher sur ceux relevant d’autres organismes. Les constats faits par le Vérificateur général et les réflexions présentées ici soulèvent certainement un questionnement quant à la qualité de ces autres programmes.

Photo: Shutterstock / Benoît Daoust


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