Chaque année, le Conseil national du bien-é‚tre social publie des données sur les revenus d’aide sociale dans les provinces et territoires. Ces revenus tiennent compte de l’aide sociale mais aussi des autres transferts dont bénéficient les ménages, notamment les prestations pour enfants et les crédits d’impôt. Le Conseil présente les revenus totaux, et il les compare également au seuil de faible revenu établi en vertu de la mesure du panier de consommation (MPC) de Statistique Canada.

Le seuil de la MPC correspond au niveau de revenu nécessaire pour se procurer un panier de biens et services de base (nourriture, vé‚tements, logement, transport et autres) dans une collectivité donnée. Lorsque le revenu d’un ménage tombe sous ce seuil, on présume qu’il ne peut se procurer ces biens et services de base. Pour une personne seule vivant au Québec, par exemple, ce seuil de faible revenu se situait en 2009 à 14 158 dollars.

Cette année-là, les revenus d’aide sociale d’un parent seul avec un enfant étaient au Québec de 17 583 dollars, soit 2 439 dollars de moins que le seuil de faible revenu pour ce type de ménage. En d’autres mots, ce parent seul, probablement une mère, n’avait pour vivre que 88 p. 100 du revenu que Statistique Canada estimait nécessaire pour couvrir ses besoins de base.

La situation de cette mère aurait pu é‚tre pire. Au Manitoba, une province gouvernée depuis plus de 10 ans par les néodémocrates, elle n’aurait reçu que 76 p. 100 du seuil de faible revenu, et en Alberta, 72 p. 100. Seule la province de Terre-Neuve-et-Labrador offrait alors un peu plus que le Québec, avec des revenus d’aide sociale atteignant 91 p. 100 du seuil de la MPC.

Mais ces taux apparaissaient encore favorables en comparaison de ce qui était offert aux personnes seules en mesure de travailler. Au Québec, celles-ci devaient s’arranger avec 52 p. 100 du seuil de faible revenu, un taux proche de ceux du Manitoba (49 p. 100) et de l’Alberta (47 p. 100). En clair, ceci signifiait que les personnes seules recevant de l’aide sociale disposaient de la moitié des ressources nécessaires pour se procurer les biens et services de base. Au Québec, chaque année, il leur manquait 6 846 dollars.

Les revenus d’aide sociale des personnes seules en mesure de travailler étaient d’ailleurs en régression. En dollars constants de 2009, au Québec, ils sont tombés de 8 438 dollars par année en 1993 à 7 312 dollars en 2009.

Faisant les mé‚mes constats, le Comité consultatif de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, qui a pour mandat de conseiller le gouvernement du Québec sur les revenus des personnes en situation de pauvreté, recommandait en mars 2009 d’établir pour tous, dans une première étape, un niveau de soutien financier minimal à 80 p. 100 du seuil de référence de la MPC, en reconnaissant qu’un tel soutien demeurerait encore insuffisant pour couvrir les besoins de base.

La réponse du gouvernement n’est venue que deux ans plus tard, en juin 2011, par la voie d’un rapport ministériel discrètement déposé à l’Assemblée nationale. Ce rapport notait d’abord que l’objectif de 80 p. 100 était déjà atteint ou presque atteint pour les ménages avec enfants et pour les personnes seules ayant des contraintes sévères à l’emploi. Mais il expliquait ensuite qu’une hausse importante des revenus d’aide sociale pour les autres ménages réduirait trop l’incitation au travail et serait excessivement coûteuse. Pour les personnes seules, concluait le rapport, il faudrait « trouver d’autres solutions », en favorisant notamment l’emploi.

Cette réponse gouvernementale était paradoxale à plus d’un titre. D’abord, on s’explique mal pourquoi les arguments de l’incitation au travail et des coûts s’appliquent aux personnes seules mais pas aux parents. Avec un jeune enfant à la maison, une mère seule ne devrait-elle pas é‚tre davantage tentée qu’un célibataire d’utiliser un revenu d’aide sociale bonifié pour rester à la maison? Dans les faits, ces dernières années, quand on a amélioré les revenus d’aide sociale des familles, elles ont davantage quitté l’aide sociale.

Par ailleurs, où devrait-on s’arré‚ter? Si la logique des incitations et celle des coûts dictent seules les choix, ne faudrait-il pas réduire encore l’aide sociale? Au Nouveau-Brunswick, par exemple, une personne seule en mesure de travailler recevait en 2009 26 p. 100 du seuil de faible revenu. Estce la voie de l’avenir?

Au Canada, plusieurs gouvernements provinciaux ont fait de la lutte contre la pauvreté une priorité. L’Union européenne en a également fait un objectif central de sa nouvelle stratégie de croissance, Europe 2020. Pourtant, en Europe comme au Canada, la plupart des gouvernements hésitent à redistribuer les revenus.

Mais il faudra bien finir par admettre que la croissance économique ne suffit pas pour lutter contre la pauvreté. En aidant davantage les familles, le gouvernement du Québec a réussi à réduire la pauvreté tout en favorisant l’intégration des femmes au marché du travail et la croissance de l’emploi. Est-il inconcevable de s’inspirer de cette réussite pour améliorer aussi la situation des personnes seules?