En dépit d'un revenu par habitant relativement faible, le Kerala s'est classé premier en Inde pour l'indice du développement humain des Nations unies.

C’est l’histoire d’un gouvernement qui ne disposait pas de la pleine souveraineté puisqu’il présidait aux destinées d’une population vivant à l’intérieur d’une grande fédération. C’est aussi l’histoire d’un pays qui était beau et fier, mais pauvre. Pendant longtemps, la population vivait avec peu, moins en tout cas qu’ailleurs dans la fédérati. Mais ce gouvernement et cette population ont, à leur façon, bien fait les choses. Si bien qu’en quelques décennies, ils ont dépassé leurs voisins.

Le Kerala est un État du sud-ouest de l’Inde, qui compte environ 32 millions d’habitants. Systématiquement, en 1981, en 1991 et en 2001, et en dépit d’un revenu par habitant relativement faible, l’État s’est classé premier en Inde pour l’indice du développement humain des Nations unies, une mesure qui tient compte de l’espérance de vie, des niveaux d’éducation et du revenu des citoyens. En 2001, le Kerala arrivait aussi loin en tête du classement de l’ONU pour ce qui est de l’égalité de genre.

Pour pratiquement toutes les mesures de qualité de vie, le Kerala devançait le reste du pays : plus longue espérance de vie en Inde ; plus faible taux de mortalité infantile ; premier rang pour l’accès aux soins de santé et à la vaccination ; plus grande proportion de jeunes obtenant une éducation primaire ou secondaire ; taux d’alphabétisation de loin supérieur à celui du pays (91 p. 100 en 2001 comparativement à 65 p. 100 à l’échelle nationale), et cela notamment pour les femmes (88 p. 100 au Kerala contre 54 p. 100 au pays) ; bref, le Kerala se démarquait.

Les conditions de départ n’étaient pourtant pas des plus favorables. Dans les années 1950, par exemple, 120 enfants keralais sur 1 000 mouraient avant d’avoir un an, un taux assez proche du taux national (139 sur 1 000). En 2000, le taux indien avait diminué à 71 sur 1 000, mais celui du Kerala avait été ramené à 14 sur 1 000.

Même chose pour la pauvreté. En 1973, 60 p. 100 des habitants du Kerala vivaient sous le seuil indien de la pauvreté, une mesure tenant compte du coût des aliments nécessaires dans chaque région du pays. À l’époque, le taux de pauvreté national était un peu plus bas, à 55 p. 100. En l’an 2000, le taux indien était descendu à 26 p. 100 ; celui du Kerala à 13 p. 100.

Quel est donc le secret de cet État indien ? Pour l’essentiel, une forte mobilisation sociale qui a permis à une coalition de gauche, dirigée par le Parti communiste de l’Inde (tendance marxiste), de gouverner régulièrement, en alternance avec une coalition de centre droit menée par le Parti du Congrès, et de maintenir les acquis sociaux pendant ses passages dans l’opposition.

Au Kerala, les syndicats et les mouvements sociaux sont puissants, et ils savent faire la grève et protester pour appuyer leurs demandes. Même les gouvernements de centre droit doivent composer avec cette réalité. À l’opposé, les communistes ont compris qu’ils ne feraient pas la révolution dans un seul État de la fédération, et ils gouvernent pour l’essentiel comme des sociaux-démocrates.

Bref, un consensus s’est formé autour de la démocratie, de l’égalité et de la protection sociale. Le Kerala s’est ainsi doté de bons programmes sociaux et des meilleures infrastructures en Inde, en éducation et en santé notamment, mais aussi pour l’administration publique, les transports, les services financiers, l’eau potable, l’électricité et les communications.

Pendant longtemps, les experts ont pensé que l’approche du Kerala s’avérerait intenable à long terme. Elle exigeait après tout beaucoup de dépenses pour un État pauvre. Au surplus, une part importante de la richesse locale provenait de transferts de revenus en provenance de Keralais travaillant dans la péninsule arabique. Quoique bénéfique, une telle source de revenu créait une base bien fragile pour la croissance.

Mais cet État pauvre l’était de moins en moins. Fort d’une population en santé, éduquée et moins susceptible d’être écrasée par la misère, doté d’infrastructures publiques et sociales de qualité, et soutenu aussi par un tissu social vigoureux et démocratique, le Kerala a vu son PIB croître dans les années 1990, si bien que le revenu par habitant de l’État est devenu plus élevé que celui de l’Inde.

Il ne faut évidemment pas perdre de vue la distance qui nous sépare de l’Inde. En 2008, le revenu personnel par habitant se situait autour de 820 dollars en Inde et de 1 230 dollars au Kerala, contre 33 550 dollars au Québec.

L’histoire du Kerala n’en demeure pas moins riche d’enseignements. Elle nous rappelle surtout qu’il n’est pas nécessaire d’être riche pour être juste. Elle nous montre ensuite qu’il est probablement plus facile de s’enrichir quand on mise d’abord sur la justice sociale.

Mais évidemment, rien n’est jamais parfait. Dans le dernier numéro de la Kerala Economic Review, le gouvernement de l’État dénonce vertement la pingrerie du gouvernement fédéral indien qui, par ses politiques et ses coupes dans les transferts, met carrément en péril le « modèle keralais » !

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