En décembre 2014, le gouvernement du Québec a annoncé la tenue d’une consultation publique en commission parlementaire sur une nouvelle politique québécoise en matière d’immigration, de diversité et d’inclusion. Cette démarche vise entre autres à mieux faire comprendre le modèle de l’interculturalisme québécois. Dans le Cahier de consultation de la documentation de référence, on observe que le Québec a bâti un modèle interculturel «”ˆdans une recherche d’équilibre entre, d’un côté, la continuité d’une identité collective intimement liée à l’histoire du Québec de même qu’à son caractère distinct et francophone et, d’un autre côté, l’ouverture à l’enrichissement mutuel et collectif par la reconnaissance de la diversité et par la valorisation du dialogue et du rapprochement interculturels”ˆ». Du même souffle, le gouvernement reconnaît que l’approche interculturelle n’a jamais été présentée de manière complète et cohérente et qu’il est temps d’élaborer une stratégie de mise en œuvre qui s’en inspire.

Afin de favoriser l’inclusion des citoyens de toutes origines, il faudrait que le gouvernement du Québec se dote d’une véritable politique-cadre sur l’interculturalisme. Pour notre part, nous croyons que cette politique devrait aller au-delà des enjeux propres à l’immigration et au pluralisme religieux. Comme nous l’avons vu pendant le débat sur la Charte des valeurs, une approche qui cible uniquement les minorités religieuses et les immigrants récents risque de diviser la société québécoise.

Dans une étude que l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP) a publiée récemment, nous démontrons que la notion d’interculturalisme et les politiques qui s’en réclament sont souvent mal comprises et controversées. Il y a tout de même des éléments qui semblent faire consensus.

L’interculturalisme se fonde sur l’appartenance et la participation citoyennes et non sur la simple reconnaissance de la diversité.

D’une part, le terme «”ˆinterculturalit锈» fait référence à une dynamique de société caractérisée par le contact entre personnes venant d’horizons différents (pays d’origine, langue maternelle, religion, etc.). D’autre part, il désigne une orientation politique en matière de diversité ethnoculturelle qui s’est développée au Québec depuis une trentaine d’années, aussi appelée «”ˆinterculturalisme”ˆ». L’interculturalisme se présente en partie comme une alternative au multiculturalisme canadien. Ses défenseurs -soutiennent que le multiculturalisme est mal adapté au Québec et ne répond pas à sa réalité. En fait, il existe plusieurs similitudes entre les deux approches, toutes deux visant à favoriser la cohésion ainsi que la participation équitable sur le plan économique et social, et à lutter contre le racisme et la discrimination. Néanmoins, elles reflètent des trajectoires distinctes.

Le multiculturalisme se déploie dans un Canada bilingue, est enchâssé dans la Charte canadienne des droits et libertés et a fait l’objet d’une législation. Au Québec, l’interculturalisme s’inscrit dans le cadre de la politique d’immigration et ne jouit d’aucun statut juridique, même si ses principes sont reflétés dans certains programmes gouvernementaux (comme dans le domaine de l’éducation). Et, contrairement au multiculturalisme qui s’articule au bilinguisme officiel, l’interculturalisme au Québec désigne le français comme langue publique commune.

En effet, les deux approches n’accordent pas le même statut au groupe majoritaire”ˆ: le multiculturalisme canadien ne reconnaît pas officiellement la présence du groupe majoritaire anglophone, alors que l’interculturalisme québécois s’incarne au sein d’une collectivité nationale qui affirme son identité. De plus, l’interculturalisme se fonde sur l’appartenance et la participation citoyennes et non sur la simple reconnaissance de la diversité. Vues du Québec, ces différences ne sont pas que symboliques.

Pourquoi le Québec a-t-il besoin d’une politique officielle de l’interculturalisme”ˆ? Certains commentateurs observent qu’une telle politique n’existe pas dans les autres provinces canadiennes et que le multiculturalisme semble convenir assez bien à l’Ontario et à la Colombie-Britannique, entre autres, qui composent également avec les nouveaux enjeux de la diversité.

Or, outre le fait que la diversité est maintenant partie de la réalité sociale, il faut rappeler que le Québec n’a jamais adhéré au modèle du multiculturalisme au cours de son histoire. Dans le cadre de nos recherches, nous avons aussi remarqué que divers acteurs sur le terrain expriment le besoin d’avoir des orientations plus claires à partir de la notion d’interculturalisme. Plusieurs intervenants, gestionnaires et décideurs sont même d’avis que l’élaboration d’une politique sur l’interculturalisme contribuerait à protéger la paix sociale parfois fragile construite au nom du «”ˆvivre ensemble”ˆ». D’autres se disent coincés entre le multiculturalisme et l’interculturalisme, ou alors confus face à ces deux approches, et demandent au gouvernement québécois de clarifier ses orientations.

Dans le Cahier de consultation, on soulève la question de la nécessité de formaliser l’interculturalisme québécois et du moyen le plus approprié pour le faire. À notre avis, il est important d’établir cette politique pour deux raisons essentiellement. Premièrement, la politique d’intégration à laquelle est associé l’interculturalisme fait l’objet d’interprétations contradictoires et de critiques diamétralement opposées, reflétant les diverses manières de poser le rapport avec l’Autre. Deuxièmement, l’approche québécoise demeure imprécise et n’est inscrite dans aucune politique structurante : il n’existe aucun énoncé de politique ou cadre législatif en cette matière, alors que le multiculturalisme canadien repose sur des textes législatifs fondamentaux. Il nous semble alors particulièrement pertinent " sinon urgent " de clarifier l’approche québécoise. Le gouvernement du Québec se doit d’expliquer, dans un Livre blanc, le sens qu’il entend donner à la notion d’interculturalisme.

Pour l’instant, le simple fait de reconnaître le caractère interculturel du Québec (vu sous l’angle des rapprochements et des contacts positifs) ne conduit pas -nécessairement à une politique dite d’interculturalisme. Des distinctions s’imposent, et des politiques publiques sont nécessaires afin d’ancrer les interventions étatiques qui s’inspirent de la réalité interculturelle et veulent lui donner corps dans toutes les sphères d’activité. Par la suite, le gouvernement devrait se doter d’un énoncé de politique qui précise ses objectifs et les moyens mis en place pour les atteindre. Il faudrait que cette politique-cadre structure l’interculturalisme selon une vision distincte de celle de l’immigration et du pluralisme religieux, mettant l’accent sur l’inclusion dans une perspective citoyenne.

Dans ce contexte, on doit traiter les défis associés au pluralisme religieux comme une question qui, bien que liée au phénomène de l’immigration, dépasse ce seul enjeu. En effet, la liberté de religion relève des droits de la personne et des principes fondamentaux qui définissent les démocraties libérales et pluralistes”ˆ; elle est encadrée par des conventions internationales et des chartes des droits de la personne. Le rapprochement et le dialogue interculturels renvoient en grande partie à la question de l’immigration récente, mais ils dépassent également ce phénomène et s’imposent du fait de la diversification des origines d’une importante partie des citoyens, qu’ils soient immigrants récents ou plus anciens.

La politique québécoise de l’interculturalisme devrait aussi tenir compte du fait que l’intégration des personnes issues de l’immigration se réalise d’abord dans les agglomérations urbaines. Grâce à leurs rapports de proximité avec les citoyens et à la souplesse relative de leurs institutions, les villes se sont vu octroyer plus de responsabilités dans l’organisation des services publics. De plus, les communautés ethnoculturelles ont tendance à s’organiser à l’échelle locale.

Les villes constituent donc un terrain particulièrement fertile pour la mise en œuvre d’approches interculturelles. En mai 2011, Montréal a été reconnue par le Conseil de l’Europe comme la deuxième «”ˆcité interculturelle”ˆ» en Amérique du Nord et s’est trouvée en cinquième position des villes interculturelles à l’échelle mondiale. C’est dans cette perspective que nous encourageons les municipalités québécoises à mettre en avant des politiques et des programmes interculturels qui s’ancreraient dans la politique provinciale afin, entre autres, de faciliter le rapprochement entre les citoyens de toutes origines. La création d’un réseau de villes interculturelles et une concertation accrue entre les ordres de gouvernement renforceraient ces objectifs.

Le 19 novembre dernier, le premier ministre Philippe Couillard a déclaré à l’Assemblée nationale que l’interculturalisme constitue «”ˆle modèle d’accueil de la société québécoise”ˆ». Dans son message qui accompagne le Cahier de consultation rendu public en décembre, il invite les Québécois à travailler à l’élaboration d’une vision interculturelle rassembleuse. Nous croyons que le gouvernement doit aller beaucoup plus loin que cet énoncé, et se doter d’une véritable politique définissant et encadrant l’interculturalisme.


François Rocher est professeur titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Bob W. White est professeur titulaire au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal et directeur du Laboratoire de recherche en relations interculturelles (LABRRI).