L’élection fédérale de mai 2011 a ébranlé la vie politique québécoise dans ses fondements.

Présence incontournable à Ottawa depuis le début des années 1990, le Bloc québécois a été pratiquement anéanti par un parti sans racines dans la province.

Le choc s’est ensuite transmis au Parti québécois, qui n’en menait pas large à l’automne, malgré l’impopularité du gouvernement Charest. La Coalition de François Legault avait alors le vent dans les voiles, et elle a tout bonnement absorbé une ADQ moribonde, que seuls quelques fidèles voulaient encore préserver.

Puis, le vent a tourné. Pauline Marois a survécu à une tentative de putsch, et elle est devenue la « dame de béton ». Elle a ensuite créé un comité sur la souveraineté, présenté de nouveaux candidats crédibles et réinstallé son parti à gauche du centre, en proposant notamment d’abolir la contribution santé et d’imposer davantage les plus riches.

En quelques semaines, le Parti québécois est remonté dans les sondages, pour se retrouver en territoire majoritaire. Mé‚me l’appui à la souveraineté a progressé, atteignant 43 p. 100 de l’électorat.

Que faut-il en conclure? D’abord, bien sûr, que l’annonce de la mort du PQ et de son projet était très exagérée. Mais surtout, que la cartographie électorale du Québec est bien plus stable que ne le font apparaître les hauts et les bas de la vie politique. Beau temps, mauvais temps, en effet, une proportion importante d’électeurs québécois appuie la souveraineté et des politiques de centre gauche. C’est ce bloc d’électeurs qui assurait le succès du parti de Gilles Duceppe et qui s’est déplacé en partie vers le NPD, et c’est ce mé‚me bloc que Pauline Marois vient de retrouver.

Quand la question n’est pas à l’ordre du jour, l’appui à la souveraineté demeure un peu théorique. C’est pourquoi, en mai 2011, plusieurs électeurs ont décidé d’aller voir ailleurs. Mais ces électeurs sont quand mé‚me demeurés à gauche. Pour plusieurs, voter NPD semblait d’ailleurs une bonne façon de bloquer la voie aux conservateurs.

Tant que François Legault demeurait flou sur ses appartenances " ni fédéraliste, ni souverainiste ; ni à droite, ni à gauche ", l’attrait du changement jouait en sa faveur. En ramassant ce qui restait de l’ADQ, cependant, sa Coalition a aussi récupéré le fond de commerce du parti. Le vide idéologique a alors été comblé, et la CAQ est devenue le nouveau nom de l’ADQ : elle a ensuite plongé.

Évidemment, il y a aussi au Québec un bloc d’électeurs fédéralistes et plutôt à droite. C’est la clientèle naturelle du PLQ et, possiblement, de la CAQ. Mais au total, le parti qui fait le plein des électeurs de gauche possède de bonnes assises. Au Québec, en effet, la droite n’est pas vigoureuse. Stephen Harper l’a d’ailleurs compris, et il ne fait plus beaucoup d’efforts.

Cela nous amène à une thèse étrange qui voudrait que les difficultés récentes du Bloc québécois et du Parti québécois soient attribuables à une dérive de ces partis vers la gauche, que seul un réalignement à droite pourrait corriger. C’est ainsi, par exemple, que l’historien Éric Bédard explique l’élection de mai 2011. C’est en ce sens également que, dans La fin d’un cycle, Mathieu Bock-Côté parle de la montée au Québec d’un nouveau «sentiment politique conservateur», qui serait braqué contre le « consensus progressiste du Québec officiel ».

Disons tout de suite que ces arguments reposent plus sur une lecture sélective des événements que sur des données de sondage. Ces données, en effet, ne laissent guère voir la montée d’un nouveau « sentiment politique conservateur » au Québec. Mais là n’est pas le principal problème. Il n’est pas nécessaire mé‚me d’aller voir les sondages pour constater qu’il n’y a pas non plus de « consensus progressiste » au Québec. Après tout, c’est la droite qui est au pouvoir depuis 2003 et qui domine l’univers médiatique. Il est d’ailleurs symptomatique que dans tout son livre sur la conjoncture actuelle, Bock-Côté ne mentionne jamais le premier ministre Jean Charest.

Il existe bel et bien un « sentiment politique conservateur » au Québec, mais en général, ce sentiment favorise le fédéralisme. Et c’est normal, puisque le conservatisme suppose, pour reprendre les mots de Bock-Côté, une appréciation et une défense « du déjà-là, du donné, de l’héritage ». Or, au Québec, notre « déjà-là » inclut l’appartenance au Canada.

Le mouvement souverainiste québécois ne s’est pas développé à gauche par hasard. La souveraineté est née et a grandi au centre gauche parce qu’elle requérait la mobilisation d’un vaste mouvement social en faveur d’un changement de fond, contre des forces conservatrices qui défendaient le statu quo.

Cette ligne de partage politique définit encore la politique québécoise. Il est normal, par exemple, que le Parti québécois appuie les étudiants mobilisés contre la hausse des droits de scolarité. Ce parti pris déplaît peut-é‚tre à quelques nationalistes conservateurs, mais ils sont peu nombreux et ils devront accepter que la souveraineté du Québec ne se fera pas à droite.

Cet ancrage à gauche empé‚che-t-il les Québécois, comme le déplore Bock-Côté, de se situer dans « la profonde continuité » de leur « expérience historique »? Non. Parce que dans cette expérience historique, il y a Maurice Duplessis, mais il y a aussi Madeleine Parent.