Depuis un siècle, le Québec a été une terre d’accueil pour l’industrie de l’aluminium primaire dont l’apport à la production mondiale est aujourd’hui d’environ 10 p. 100. Le bas prix de l’électricité est le princi- pal facteur explicatif de la présence au Québec de cette industrie, qui utilise actuellement 50 térawattheures (TWh), soit 25 p. 100 de la consommation totale de la province. Des projets d’expansion ou de nouvelles usines requérant de grandes quantités d’électricité sont régulièrement soumis au gouvernement du Québec afin qu’il approuve des ententes s’échelonnant sur deux ou trois décennies.

La création d’emplois bien rémunérés en région est présentée comme un avantage marquant de la réalisation de ces investissements majeurs. Or les nouvelles centrales élec- triques coûtent de plus en plus cher, puisque les meilleurs sites hydroélectriques ont déjà été exploités. Comme les ta- rifs d’électricité sont basés sur les coûts moyens de produc- tion, il s’ensuit que le prix payé par les usagers est inférieur aux coûts des nouvelles sources d’approvisionnement. L’acceptation par le Québec de nouvelles alumineries créerait ainsi une perte pour l’ensemble de la société québécoise.

Nous vous proposons ici d’évaluer l’ampleur de cette perte (ou coût par emploi) engendrée durant la période normale de ces ententes, soit 25 ans. Cet exercice nous permetra de voir que le coût annuel par emploi créé pourrait aller de 255 357 dollars à 729 653 dollars selon la source d’élec- tricité qui sera utilisée. Il s’agit d’un coût très élevé.

Disons d’emblée que le Québec devra développer de nou- velles sources d’approvisionnement en électricité pour répondre aux demandes futures, puisqu’il existe présente- ment un équilibre entre la demande et la capacité de produc- tion. En effet, selon Hydro-Québec (Plan stratégique 2006-2010, mai 2006), les besoins d’électricité des seuls con- sommateurs québécois croîtront au rythme annuel de 0,6 p. 100 au cours de la période 2005-2014, ce qui constitue une demande additionnelle de 11,6 TWh. Cette croissance pourrait mé‚me é‚tre plus forte encore, les prix des autres formes d’énergie, tels le pétrole et le gaz naturel, étant élevés.

Comme la société québécoise a le choix d’accepter ou de refuser les nouveaux projets industriels requérant plus de 50 mégawatts (MW), la question de leur rentabilité s’impose. C’est le cas des nouvelles alumineries qui utilisent 400 MW et mé‚me davantage. Il serait également possible d’analyser la rentabilité des projets de moins de 50 MW ou encore de tout autre accroissement de la demande. Cependant, dans le con- texte institutionnel actuel, Hydro- Québec Distribution est tenue de satis- faire toutes les nouvelles demandes inférieures à 50 MW. Seuls les projets supérieurs à ce seuil sont sujets à l’ap- probation du gouvernement.

La rentabilité économique en ce qui concerne les demandes d’électricité venant des nouvelles alumineries s’analyse à partir de la différence entre le prix de vente, qui révèle la valeur attribuée aux unités achetées par l’usager, et le coût marginal de ces unités, qui représente le sacrifice consenti par la société québécoise pour fournir le service.

Compte tenu de la taille de la demande d’électricité adressée à Hydro- Québec pour des projets d’alumineries, nous avons choisi le tarif de grande puissance pour établir le prix payé par l’usager dans ces circonstances.

Nous n’effectuons aucun ajuste- ment pour prendre en compte le change- ment de prix qui pourrait survenir dans le futur au Québec. Il est certain que l’ac- croissement de la demande québécoise d’électricité entraînera des pressions à la hausse sur les tarifs parce qu’Hydro- Québec Distribution fera appel à des sources d’approvisionnement qui coû- tent de plus en plus cher. Par contre, une part importante du coût de production de l’électricité est associée à l’électricité patrimoniale dont le prix a été fixé à 2,79 cents/kWh (kilowatt-heure) par le gouvernement lors de la déréglementa- tion du marché de gros au Québec (Loi 116) en l’an 2000. Puisque ce prix est fixé en dollars courants, l’inflation, mé‚me faible, le fait diminuer graduellement. Les prix futurs de l’électricité au Québec sont soumis à ces deux facteurs qui ont des effets opposés ; c’est pourquoi nous supposons un prix constant en dollars réels pour les 25 prochaines années.

Quant aux coûts des nouvelles sources d’approvisionnement, dans le contexte de la politique énergétique rendue publique par le gouvernement du Québec en juin 2006, nous consi- dérons, d’une part, le coût de l’énergie éolienne et, d’autre part, celui du pro- jet hydroélectrique de la Romaine.

Le coût présent de l’énergie éolienne sera connu à l’hiver 2008 avec les résul- tats de l’appel d’offres de 2 000 MW (pour des livraisons devant débuter en 2010). En attendant, il est possible d’u- tiliser le prix de l’appel d’offres accepté en 2004, soit 8,3 cents/kWh. C’est le prix payé par Hydro-Québec ; il incorpore les effets des interventions gouvernemen- tales comme la subvention du gouverne- ment fédéral à l’énergie renouvelable et les contraintes du gouvernement provin- cial quant à la localisation des éoliennes et au contenu québécois. Nous nous attendons à ce que le prix du nouvel appel d’offres soit plus élevé à cause de la hausse du prix de l’acier et de l’engoue- ment pour l’énergie éolienne à l’échelle mondiale.

Le projet hydroélectrique de la Romaine de 1 500 MW est présente- ment à l’étude. Selon l’information fournie par Hydro-Québec à Radio-Canada en juillet 2005, son coût devrait excéder 10 cents/kWh.

Le tableau 1 présente l’information au sujet de deux alumineries, selon les données actuellement disponibles : l’usine d’Aluminerie Alouette inc., phase I, mise en service en 1992, et un projet d’expansion selon les paramètres d’Aluminerie Alouette inc., phase II, accepté en 2002. La durée supposée des deux ententes est de 25 ans.

Sur la base de cette information, il découle de ces deux projets une perte annuelle nette pour la société québécoise de 143 à 248 millions de dollars, ce qui signifie une subvention indirecte de 255 351 à 729 653 dollars par emploi per- manent en usine chaque année durant les 25 ans des ententes. Puisque ces pertes s’échelonnent sur 25 ans, il est intéressant de pouvoir en exprimer la valeur présente totale. À cette fin, il faut utiliser le taux d’escompte pour la société québécoise afin de convertir des dollars futurs en dol- lars d’aujourd’hui ; 7,5 p. 100 est la valeur que nous avons retenue pour le taux social d’escompte. Sur cette base, il résulte une perte nette totale en valeur présente de 1,7 à 3,0 milliards de dollars pour la société québécoise.

Dans une étude publiée en avril 2007, nous avons analysé le coût économique de la vente d’électricité à Alcan (dans le cadre de l’entente rendue publique en décembre 2006), en posant l’hypothèse qu’Hydro-Québec disposait déjà de cette électricité et n’avait pas à faire appel de nouvelles sources d’énergie pour répondre à cette demande. La ques- tion étudiée était alors la suivante : quel est le meilleur usage que le Québec peut faire de cette électricité : la vendre à Alcan au tarif de grande puissance ou l’exporter au prix du marché? Autrement dit, quel est le coût d’opportunité de l’électricité vendue à Alcan au tarif de grande puis- sance pour une période de 35 ans?

Sur la base d’un prix à l’exportation de 7,98 cents/kWh, prix moyen d’Hydro-Québec en 2006 pour les expor- tations interruptibles aux États-Unis, nous avons estimé le coût total net de l’entente avec Alcan à 2,7 milliards de dollars pour la société québécoise, ce qui représente un montant de 274 338 dol- lars par emploi par année durant les 35 ans que durera l’entente pour les 740 emplois créés par la nouvelle usine. L’apport gouvernemental dans cette entente comprend les éléments sui- vants : 1) un pré‚t sans intéré‚t de 400 mil- lions sur 30 ans ; 2) des avantages fiscaux d’une valeur de 112 millions ; 3) un nou- veau bloc de 225 MW fournis par Hydro- Québec au tarif de grande puissance de 2010 à 2045 ; 4) la prolongation du con- trat de vente de 342 MW livrés par Hydro-Québec au tarif de grande puissance de 2024 à 2045 ; 5) l’extension des droits d’Alcan sur les eaux de la rivière Péribonka de 2034 à 2058 pour une pro- duction continue de 900 MW.

L’évaluation économique présentée plus haut porte directement sur la con- tribution à la richesse, mesurée par l’é- cart entre le bénéfice ou le prix de vente et le coût de production. L’analyse des retombées économiques, quant à elle, tient compte de la valeur ajoutée, qui est définie comme la somme de la rémunération des travailleurs et du revenu du capital (intéré‚t, dividendes et rentes). La valeur ajoutée estimée pour un projet est le coût pour son promo- teur : c’est ce qu’il doit payer pour que les travailleurs et les pourvoyeurs de fonds participent à son projet. Elle ne représente pas une mesure de rentabi- lité, puisqu’une seule dimension, c’est- à-dire le coût, est prise en compte. Elle nous dit simplement que plus le coût attendu est élevé, plus les retombées économiques sont importantes. Ce point montre la faiblesse du concept.

L’Association québécoise des con- sommateurs industriels d’électricité estime que la valeur ajoutée de l’élec- tricité vendue aux entreprises grandes consommatrices est de 14 cents/kWh, alors que celle des exportations est de 6 cents/kWh (voir l’article de Luc Boulanger dans ce numéro). Une telle comparaison ne nous informe pas sur la rentabilité des deux activités.

Selon nos estimations, les coûts par emploi pour les nouveaux projets d’alumineries sont très élevés pour la société québécoise, compte tenu de l’écart entre le bas prix de l’électricité, qui repose sur son coût historique moyen, et le coût des nouvelles sources d’approvisionnement. Le Québec a signé en 2002 une entente de fourni- ture d’électricité avec Aluminerie Alouette inc. pour son projet d’expan- sion de la phase II, et en 2006, une autre entente avec Alcan pour une nouvelle aluminerie. Des pressions existent pour l’implantation d’alu- mineries additionnelles. Notre analyse montre que ce n’est pas la voie qui mènera à la prospérité. Cependant, une question importante demeure : pourquoi des projets aussi coûteux par emploi créé voient-ils le jour?