Le portrait de la pauvreté au pays, en particulier chez les personnes âgées, diffère considérablement en fonction du seuil de pauvreté retenu.

Pourquoi poser cette question ? Tout simplement parce que si nous nous fions au seuil officiel de la pauvreté que le gouvernement canadien a reconnu voilà peu, il ne saurait y avoir de personnes âgées pauvres au Canada.

Avec le dépôt du projet de loi C-87 (Loi concernant la réduction de la pauvreté), le gouvernement fédéral désigne la Mesure du panier de consommation (MPC) comme seuil officiel de la pauvreté. Depuis sa création au début des années 2000, la MPC indique le revenu nécessaire pour qu’une personne ou une famille puisse couvrir ses besoins de base. Jusqu’à l’année dernière, jamais il n’avait été question d’élever la MPC au rang de seuil officiel de la pauvreté. Statistique Canada a même longtemps refusé d’établir un tel seuil, et préféré plutôt s’en tenir à des indicateurs de faible revenu.

Que signifie ce seuil ? Le gouvernement fédéral tient compte de plusieurs éléments : la MPC reflète les coûts pour « assurer sa subsistance », « répondre à ses besoins fondamentaux », acheter « les produits de première nécessité » et finalement « acquérir et maintenir des conditions de vie modestes ». Le fait qu’une personne ou une famille peut se procurer les biens de première nécessité pour assurer sa subsistance est-il le signe qu’elle est sortie de la pauvreté ? En plaçant le seuil de la pauvreté au niveau de la MPC, le gouvernement fédéral choisit la mesure de faible revenu la plus basse parmi toutes celles encore calculées par Statistique Canada. Cela a pour effet de donner une fausse image de la pauvreté au Canada.

Le choix de la MPC comme seuil de sortie de la pauvreté est la principale lacune du projet de loi C-87. L’exemple des personnes âgées dont le revenu dépasse la MPC de seulement quelques centaines de dollars nous servira à le démontrer.

Au Québec, une personne âgée vivant seule et n’ayant aucun autre revenu que les prestations de la Sécurité de la vieillesse et du Supplément de revenu garanti avait en 2017 un revenu disponible annuel de 18 945 dollars, soit un montant à peine au-dessus de la MPC, qui s’élevait alors à 18 012 dollars. Si l’aide financière du gouvernement n’assure que la couverture des besoins fondamentaux des personnes âgées les plus pauvres, c’est dire que toute dépense supplémentaire (soins dentaires et des yeux, sortie culturelle, transport interurbain, etc.) risque de venir déséquilibrer leur budget et entraver leur autonomie économique.

Vivre toujours à la limite de ce qui est nécessaire pour combler ses besoins de base signifie qu’on n’est pas sorti de la pauvreté. Le sentiment de sécurité, si important pour juger du bien-être d’une personne, est alors compromis, de même que le sentiment de stabilité (ne pas craindre la fin du mois) et de liberté (pouvoir faire des choix économiques).

Le gouvernement fédéral peut toujours faire valoir qu’à l’échelle canadienne le taux de personnes âgées vivant en situation de pauvreté a diminué, selon la MPC, étant passé de 4,9 % en 2016 à 3,9 % en 2017. En réalité, il en est tout autrement si on se fie à un autre indicateur, notamment la Mesure de faible revenu à 50 % (MFR-50) que Statistique Canada calcule en parallèle à la MPC et qui correspond à la moitié du revenu médian des ménages. La MFR-50 s’élevait en 2017 à 23 513 dollars. Selon cette mesure, le taux de personnes âgées en situation de pauvreté a augmenté, passant de 12,2 % en 2012 à 15,4 % en 2017.

Au Québec, l’écart est encore plus grand entre les deux indicateurs : 3,5 % des aînés québécois vivaient, en 2017, avec moins que la MPC, tandis qu’ils étaient 22,8 % à vivre sous le seuil de a MFR-50. Ainsi, un peu moins d’une personne âgée sur cinq vivait au Québec, en 2017, avec un revenu annuel compris dans la fourchette allant de 18 012 dollars à 23 513 dollars. Cela comprend majoritairement les personnes qui « dépendent presque exclusivement des prestations de la Sécurité de la vieillesse et du Supplément de revenu garanti ».

Le portrait de la pauvreté diffère donc considérablement en fonction de l’indicateur retenu. Si le Canada choisissait la MFR-50 comme seuil de la pauvreté ― c’est ce que fait l’OCDE par exemple depuis de nombreuses années ―, il y aurait 22,8 % de personnes âgées en situation de pauvreté au Québec, un pourcentage fort élevé si on le compare à la population active (18-64 ans) dont le taux de pauvreté serait de 13,1 %. Ce taux atteindrait même 44,9 % pour les personnes âgées vivant seules alors qu’il serait de 27,4 % pour les personnes de 65 ans et moins vivant seules.

« Le choix de la MPC comme mesure officielle de la pauvreté, note l’économiste Andrew Jackson, renforcera probablement la tendance actuelle en politique sociale de concentrer les ressources sur les personnes à très faible revenu pour les pousser juste au-dessus du seuil de la pauvreté » [notre traduction] et, donc, d’abandonner celles qui se trouvent juste au-dessus du seuil. La décision, en 2016, de bonifier le Supplément de revenu garanti pour les personnes âgées vivant seules jusqu’à un maximum de 947 dollars par année, ne visait qu’à accroître le revenu des plus pauvres et non le revenu de toutes les personnes âgées, dont celles qui se situent à la limite supérieure de la MPC.

En choisissant l’indicateur de faible revenu le plus bas, le gouvernement fédéral offre un portrait déformé de la réalité de milliers de personnes âgées.

Y a-t-il encore des personnes âgées en situation de pauvreté au Canada ? Oui, malheureusement. En choisissant l’indicateur de faible revenu le plus bas, le gouvernement fédéral offre un portrait déformé de la réalité de milliers de personnes âgées qui, bien que pauvres, n’apparaissent plus dans les statistiques sur les personnes en situation de pauvreté. Comme le résume bien l’économiste Mario Jodoin, « on ne veut pas qu’il y ait trop d’ainé.es qui soient dans la misère, mais on s’accommode de plus en plus qu’ils et surtout elles ne soient pas trop nombreux.euses à sortir vraiment de la pauvreté ».

La situation des personnes âgées lève le voile sur le principal problème qui ressort du projet de loi C-87. Considérer comme sorties de la pauvreté les personnes dont le revenu excède de quelques dollars le seuil de la MPC améliorera certes les statistiques canadiennes au sujet de la pauvreté, mais la vie de ces personnes n’en sera pas moins marquée par le manque, la privation et l’incertitude.

Le gouvernement fédéral s’assure du même coup d’atteindre les cibles de réduction de la pauvreté présentes dans le projet de loi. Le 26 février dernier, il a annoncé avoir atteint la première cible — faire passer le taux de la population vivant dans la pauvreté sous la barre des 10 % d’ici 2020 — dès 2017, soit trois ans avant la date prévue à l’échéancier et, plus étonnant encore, un an avant même le dépôt du projet de loi. Cela va sans dire, plus on situe la barre de la pauvreté à un bas niveau, plus il est facile de l’atteindre.

Photo : Shutterstock / Vergani Fotografia


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