Un grand nombre de Québécois ont jugé préférable de ne pas peser sur l'accélérateur de la souveraineté. Pourquoi ?

Le vendredi 6 mai, Pauline Marois était l’invitée de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Planifié depuis longtemps, le déjeuner-causerie devait permettre à la chef de l’opposition officielle de présenter sa vision des grands enjeux touchant la métropole. Mais quatre jours après le choc de l’élection fédérale, tous les participants dans la salle s’attendaient aussi à entendre sa première réaction au tremblement de terre du lundi précédent, qui avait littéralement décimé le Bloc québécois. Dans les conversations précédant le repas, il n’était question que de cela.

Or, madame Marois a fait comme si rien ne s’était produit. Sans la moindre allusion à l’actualité, pas même une blague ou un clin d’œil, elle a présenté un discours préfabriqué, qui énumérait les engagements de son parti pour la grande région de Montréal. La scène semblait presque irréelle. Et elle préfigurait les difficultés à venir du Parti québécois.

Il n’était pas facile, bien sûr, de faire une lecture à chaud de la déconfiture du Bloc et d’en donner une interprétation positive pour les souverainistes. Mais pouvait-on simplement faire comme si rien n’était arrivé ?

Il s’est en effet passé quelque chose le 2 mai. Un grand nombre de Québécois, et parmi eux plusieurs souverainistes, ont jugé préférable de ne pas peser sur l’accélérateur de la souveraineté et de favoriser plutôt un parti canadien de centre gauche, peu susceptible de prendre le pouvoir. Et les sondages des semaines suivantes ont montré que, dans l’ensemble, ces électeurs étaient plutôt satisfaits du résultat.

Lassitude, désir de changement, popularité de Jack Layton, effet d’entraînement des sondages, plusieurs facteurs ont été évoqués pour donner un sens à ce vote. Mais quelles que soient les motivations des électeurs, le résultat est le même : le projet souverainiste a perdu du terrain. Ce n’est pas pour rien que quelques semaines plus tard une crise ouverte éclatait au PQ.

Mais pourquoi des électeurs qui se disent toujours favorables à la souveraineté prendraient-ils du recul face à la cause ? Pour Jean-Herman Guay, les « raisins de la colère » qui ont longtemps animé les nationalistes québécois auraient largement cessé d’opérer dans un Québec nettement francophone et autonome. C’est sans doute vrai. Mais ce n’est pas nouveau.

Que recèle alors la conjoncture actuelle pour ébranler toute l’architecture politique du Québec, jusqu’à menacer le Parti québécois lui-même ?

Un sondage Angus Reid commandé par La Presse en mai 2010 donne une partie de la réponse. Près de neuf électeurs québécois sur dix se disaient alors « découragés ou rebutés » par les politiciens. Les répondants manifestaient toujours un intérêt réel pour la politique, mais ils se montraient en grande majorité frustrés et désabusés par le manque d’intégrité des élus, le peu d’efficacité des gouvernements et les nombreux scandales. Au Québec, seuls quelques politiciens du passé trouvaient grâce aux yeux des électeurs, avec René Lévesque loin en tête, suivi de Lucien Bouchard et de Robert Bourassa. À Ottawa, il n’y avait que deux élus qui inspiraient encore confiance : Gilles Duceppe, pour 33 p. 100 des répondants, et Jack Layton pour 44 p. 100 !

Or, au-delà des « raisins de la colère », sur quoi reposait le projet souverainiste ? Sur la confiance. Sur la conviction, partagée par un grand nombre de citoyens, que dorénavant le Québec savait faire, qu’il savait si bien faire, en fait, qu’il pourrait mieux tirer son épingle du jeu s’il avait les coudées franches et devenait un petit pays prospère et généreux, comme le Danemark ou la Suède. Cette confiance n’existe plus.

Dans le Québec d’aujourd’hui, il semble difficile de mettre les affaires publiques à l’abri des magouilles privées ou même mafieuses. Le gouvernement n’arrive pas à construire un hôpital sans confier la gestion du projet à un consortium étranger, et les ponts ferment les uns après les autres. Même le président de la FTQ se retrouve dans les Bahamas sur le luxueux bateau d’un magnat de la construction.

Une partie du Québec se mobilise toujours pour la justice sociale, pour des services publics de qualité, ou contre l’exploitation sauvage des gaz de schiste. Mais pendant ce temps, l’autre moitié bataille pour obtenir la permission d’utiliser les fonds publics pour reconstruire des maisons privées en zone inondable.

C’est à ce contexte délétère, et bien peu favorable à la souveraineté, que les Québécois ont essayé d’échapper le 2 mai, en punissant au passage un des rares politiciens qui leur semblait encore digne de confiance.

C’est dans ce contexte également que le projet de mettre à l’abri de toute contestation juridique l’entente sur l’amphithéâtre de Québec est venu ébranler le Parti québécois dans ses fondements. La manœuvre du PQ s’apparente tellement aux décisions du gouvernement actuel qui, pour quelques votes, permet de construire en zone inondable aux frais du public. Une bien mauvaise base pour parler de renouveau et de souveraineté.

Avant même de promouvoir la souveraineté, René Lévesque a travaillé à reconstruire la confiance des Québécois en eux-mêmes et envers la politique. Aujourd’hui, ce travail est à recommencer. Et pour le faire, il faut d’abord s’y engager fermement, quitte à mettre la souveraineté de côté pour quelque temps.