La venue au monde du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) s’avère douloureuse. Le processus est long, complexe, controversé et coûteux, et les résultats demeurent encore incertains.

Mais peut-on parler d’une « tragédie québécoise » comme le font Robert Lacroix et Louis Maheu dans le livre qu’ils viennent de publier? Après tout, il y aura bel et bien un nouveau centre hospitalier, et plusieurs acteurs au centre du processus soutiennent le projet.

C’est que l’ancien recteur et son collègue de l’Université de Montréal ont une définition bien restrictive du succès. Pour eux, tout s’est joué sur l’emplacement. MM. Lacroix et Maheu ne parlent jamais, par exemple, du mode de réalisation en partenariat public-privé, mé‚me si celui-ci pose de toute évidence problème. De leur point de vue, c’est avant tout le site retenu qui rend la réussite impossible.

Au départ, presque tout le monde s’entendait sur le 6000, rue SaintDenis, l’endroit privilégié par le gouvernement de Lucien Bouchard. Mais ce choix a été remis en question par l’arrivée au pouvoir de Jean Charest en avril 2003. Le nouveau ministre de la Santé, Philippe Couillard, favorisait plutôt le 1000, rue Saint-Denis, au centre-ville. Puis, une nouvelle option est apparue. Disposé à vendre les terrains de sa gare de triage d’Outremont, le Canadien Pacifique offrait à l’Université de Montréal un vaste espace lui permettant de regrouper à proximité de son campus toutes ses activités de formation et de recherche biomédicale, en lien avec le CHUM projeté et des entreprises en émergence, afin de créer un technopôle de la santé et du savoir. Avec ce projet, M. Lacroix et son équipe étaient convaincus de détenir la carte gagnante, d’autant plus qu’ils avaient l’appui d’hommes d’affaires comme Paul Desmarais père et Jean Coutu, de plusieurs médecins et chercheurs, de Lucien Bouchard et, surtout, du premier ministre Jean Charest.

Mais M. Couillard n’avait pas dit son dernier mot. Fort de l’appui de la direction du CHUM existant " un réseau de trois hôpitaux affiliés à l’Université de Montréal " et d’une vaste coalition d’acteurs politiques et sociaux, le ministre de la Santé allait gagner la bataille de l’opinion publique et faire céder le premier ministre.

Tout en admettant qu’eux-mé‚mes n’ont pas su créer des alliances larges en faveur de leur projet " audelà du milieu des affaires et du monde de la recherche " MM. Lacroix et Maheu ont beaucoup de difficultés à expliquer ce qui s’est passé. Pourtant, la logique à l’œuvre est inscrite dans l’histoire telle qu’ils la racontent. Dans leur livre, en effet, ceux qui s’opposent au site Outremont n’ont jamais d’arguments, alors que la direction de l’Université de Montréal s’y distingue par ses décisions rationnelles et réfléchies. M. Couillard et ses fonctionnaires naviguent entre l’arbitraire et la mesquinerie. Le ministre, par exemple, aurait rejeté le 6000, rue Saint-Denis surtout pour se démarquer de ses prédécesseurs. Quant aux fonctionnaires, ils semblent uniquement motivés par le désir de contrôle. « Les bureaucrates de Québec et le ministre Couillard », concluent MM. Lacroix et Maheu, ne pouvaient tout simplement pas « accepter que l’Université de Montréal soit l’initiatrice de ce grand projet ».

Et la direction du CHUM, qui penche aussi pour le centre-ville? Elle agit simplement en « bon soldat » qui obéit aux diktats du ministère. Quant aux autres acteurs " une mouvance assez vague de groupes communautaires, de syndicats et d’artistes ", ils se braquent sur des positions purement politiques et s’arré‚tent à des « divagations idéologiques» qui vont carrément à l’encontre du « bon sens ».

Mais comment, sans arguments valables, tous ces opposants ont-ils pu gagner la bataille de l’opinion publique? En misant sur les images, les symboles et les émotions, disent les auteurs, alors que l’Université essayait naïvement d’engager un « débat d’idées ».

La rationalité battue par l’arbitraire et les émotions… Si c’est ce type d’analyse politique qui a guidé la direction de l’Université, on comprend mieux pourquoi M. Lacroix a perdu sa bataille. Il est rare, en effet, que les principes et les idées ne se trouvent que d’un seul côté.

Le CHUM est bien plus qu’un hôpital. C’est un projet de société de plus de deux milliards de dollars, avec des incidences sur les services de santé, la formation, l’éducation supérieure, la recherche scientifique et le développement technologique, ainsi qu’un vaste projet de revitalisation urbaine et un symbole pour la recherche biomédicale et universitaire francophone.

Sur un projet de cette nature, dont les implications à long terme sont par définition incertaines, il est normal que les évaluations et les opinions diffèrent. En démocratie, on fait le pari que les meilleures décisions naîtront du débat public. Évidemment, ce n’est pas toujours le cas. Mais le résultat est rarement une tragédie, sauf peut-é‚tre du point de vue de ceux qui perdent.

La tragédie grecque met toujours en scène la perte irrémédiable du héros, qui est puni pour son hybris, c’est-à-dire son orgueil et sa démesure. En ce sens, il y a peut-é‚tre une part de tragédie dans l’histoire du CHUM.