Il faut replacer la question de la criminalité des itinérants au cœur des enjeux d’exclusion, et renforcer les programmes de prévention et d’intervention.

(Cet article a été traduit en anglais.)

Dans nos sociétés, l’itinérance est révélatrice des formes de fragilités sociales que produisent nos milieux ; en ce sens, elle représente un phénomène social dont les modes de gestion témoignent des enjeux normatifs et institutionnels de notre société. Le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal estime qu’actuellement plus de 10 % des personnes détenues dans les prisons du Québec sont sans adresse. Toutefois, il faut noter que les itinérants sont plus souvent victimes qu’auteurs de crimes.

On trouve davantage de problèmes de santé mentale chez les personnes itinérantes que dans la population en général et, de surcroît, une plus grande disposition à un trouble concomitant lié à la consommation d’alcool ou de drogues. Il n’est donc pas étonnant que les itinérants soient plus souvent victimes de crimes que la population en général. Ils sont principalement exposés au vol, aux voies de fait et à la violence dans les refuges. Souvent, ils souffrent aussi du syndrome de stress posttraumatique à la suite des violences qu’ils ont subies.

Les personnes itinérantes risquent autant de se faire attaquer et de se faire violenter par des personnes qui vivent comme elles dans la rue que par des personnes ordinaires. Elles sont aussi victimes de la criminalisation de leurs activités routinières ou de survie, telles que flâner, mendier, dormir sur un banc de parc ou troubler la paix publique. Incapables de payer les contraventions qu’elles reçoivent, elles risquent alors l’incarcération.

La majorité des infractions commises par les itinérants ont donc trait à la perturbation de la paix et de l’ordre public. Quant aux arrestations, elles sont le plus souvent liées à des cambriolages, des petits vols à l’étalage et des vols de véhicule. Si les personnes itinérantes courent de plus grands risques que la moyenne de la population d’être accusées d’infractions contre les biens (notamment les biens qui répondent à leurs besoins de survie), c’est l’inverse pour ce qui est des crimes violents.

Il arrive à des itinérants de passer par des moyens illégaux pour subvenir à leurs besoins de base. Certains, pour se procurer de l’alcool ou des drogues, se lancent dans la vente de drogues ou dans la prostitution. Peu de recherches ont été menées sur la relation entre les policiers et les itinérants. Déjà, dans le Plan d’action interministériel en itinérance 2010-2013 du ministère de la Santé et des Services sociaux, le ministère de la Sécurité publique du Québec s’était engagé à sensibiliser les différents corps policiers aux problèmes de l’itinérance et à les former à ce sujet.

Lorsque les personnes itinérantes sortent de prison et ne sont pas préparées à se trouver du travail et un logement, elles risquent de retourner à l’itinérance ou à l’activité criminelle. La probabilité de contact avec le système judiciaire augmente avec le temps passé dans la rue — plus longtemps elles vivent dans la rue, plus elles risquent de se faire arrêter —, et cette probabilité est encore plus élevée chez les personnes qui ne fréquentent pas les refuges.

Des études ont révélé que davantage d’hommes que de femmes risquent de commettre un vol ou d’être emprisonnés, tandis que les jeunes femmes itinérantes ont plus de risques d’être impliquées dans la prostitution. Quant au crime contre la propriété (notamment l’entrée par effraction dans un lieu), il est perpétré tant par les femmes que par les hommes. Plusieurs femmes deviennent itinérantes pour échapper à une relation amoureuse abusive ou à une relation familiale violente. Les recherches démontrent aussi que les femmes sont plus vulnérables que les hommes quand elles perdent leur logement.

Des statistiques actuelles viennent appuyer les constats d’une hausse importante du nombre de personnes autochtones en situation d’itinérance, surtout en milieu urbain. Cette itinérance est de plus en plus visible, et elle comporte des particularités liées à des facteurs culturels, sociaux et historiques qu’il est nécessaire d’examiner.

Dans la plupart des pays occidentaux, la pénalisation de l’itinérance trouve sa justification dans la représentation sociale du « vagabond » ou du « mendiant ». On attribue à celui-ci un potentiel de dangerosité en raison de son mode de vie contraire aux valeurs dominantes et aux fondements de nos sociétés, qui reposent essentiellement sur le travail et la propriété.

Les itinérants sont perçus essentiellement de deux façons. Les uns les considèrent comme des individus qui ont choisi leur mode de vie et sont responsables des situations auxquelles ils font face. Les autres estiment qu’ils sont plutôt victimes de la société sur différents plans à cause de la pénurie de logements abordables, de l’extrême pauvreté dans laquelle vivent certaines personnes, de handicaps physiques et mentaux, et d’un manque de services sociaux. Comme nous l’enseignent la criminologie et la sociologie, la notion de « risque » n’existe pas en soi, elle est une construction sociale. Lorsqu’on détermine des populations à risque, on se fie en général à des avis d’experts ou à l’appréciation des citoyens du potentiel de dangerosité ou de nuisance dont sont porteurs certains groupes.

Paresseux, alcoolique, menteur, fainéant, fou ou mauvais… sont les préjugés les plus répandus à l’égard des itinérants. S’intéresser aux regards posés sur l’itinérance, c’est chercher à comprendre comment la société voit ce phénomène et comment les personnes qui sont dans cette situation la vivent. Replacer l’itinérance au cœur des enjeux d’exclusion, de marginalisation et de vulnérabilité, c’est insister sur l’importance de la sensibilisation pour mieux comprendre la criminalité parmi les itinérants, briser les stéréotypes qui les entourent, et améliorer et renforcer les programmes de prévention et d’intervention.

Pour soutenir et aider les personnes itinérantes, il faut donc encourager l’insertion sociale dans toutes ses formes. Au Québec, le gouvernement a présenté en décembre 2014 son Plan d’action interministériel en itinérance 2015-2020, qui comprend une augmentation budgétaire de 4,6 millions de dollars sur cinq ans pour lutter contre l’itinérance. Ce plan succède à celui élaboré pour 2010-2013 et tient compte du bilan de ses résultats. Depuis 2010, le plan a permis d’améliorer les infrastructures d’accueil, d’accroître le nombre de lits d’hébergement d’urgence, de renforcer le travail de proximité mené auprès des personnes itinérantes et de doter les refuges et les centres de jour d’équipement adéquat. La stabilité résidentielle est un facteur clé pour contrer l’itinérance, tout le monde est d’accord là-dessus. En 2006 déjà, le Réseau Solidarité itinérance du Québec prônait une politique regroupée autour de six axes, constituant autant de droits à accorder aux personnes itinérantes : droit de cité, droit à la santé, droit à l’éducation, droit à un revenu décent, droit à un logement, droit à un réseau d’aide et de solidarité.

Sur le plan de la recherche, du travail reste à faire pour comprendre les facteurs de vulnérabilité, les processus menant à la criminalité et à la criminalisation des itinérants, et pour examiner les approches d’intervention afin de mieux soutenir l’action des intervenants. Il faut aussi encourager l’évaluation rigoureuse des programmes au cours des prochaines années.

Cet article fait partie du dossier Une vision élargie de la réforme du système de justice pénale.

Photo : Shutterstock / Jacek Wojnarowski


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