Grâce à l’infrastructure numérique, le Canada peut libérer le plein potentiel économique et humain des petites villes et des collectivités rurales.

(Cet article a été traduit de l’anglais.)

Les petites villes et les régions rurales du Canada ont beaucoup à offrir – accès à la nature, coût de la vie moins élevé, mode de vie avantageux –,  mais beaucoup sont en déclin en raison de la diminution de leur population ainsi que de la baisse du niveau d’éducation et d’emploi. Si elles ont le potentiel de stimuler la croissance économique et l’innovation, les petites villes et les collectivités rurales ne disposent généralement pas de l’infrastructure à large bande nécessaire pour prospérer. Cette tendance est souvent plus marquée dans les collectivités rurales comptant une forte population autochtone.

Les explications traditionnelles de ce phénomène reposent sur des enjeux physiques. La proximité de grands marchés d’emploi et de consommation est particulièrement importante lorsque l’accent est mis sur la circulation des personnes et des marchandises. Mais de plus en plus de données appuient l’idée que l’infrastructure numérique est également importante – que les investissements dans l’infrastructure numérique stimulent le développement économique, notamment dans les régions rurales. Dans une étude marquante, Olena Ivus et Matthew Boland ont analysé l’impact du déploiement des services à large bande dans les régions urbaines et rurales. Ils en sont venus à la conclusion que le déploiement d’Internet à large bande de 1997 à 2011 a favorisé la croissance de l’emploi global et des salaires moyens dans les régions rurales du Canada, notamment dans le secteur des services, tout en freinant la croissance dans les régions urbaines. En d’autres termes, « Internet à large bande a aidé les entreprises de services à surmonter les barrières géographiques qui nuisent traditionnellement à la croissance de l’emploi rural ».

L’accès à la technologie numérique n’est pas seulement important pour les entreprises qui offrent des produits et services numériques. Il est également essentiel au soutien de tous les aspects des entreprises : l’établissement de liens avec les fournisseurs et l’information ; l’exploitation des compétences de la main-d’œuvre et la création de partenariats stratégiques ; l’accès à des services de soutien intermédiaire, comme des services de formation, de financement et juridiques ; et, par-dessus tout, l’accès aux marchés et aux clients. Les entreprises sans accès fiable à une infrastructure numérique de haute qualité sont désavantagées à pratiquement tous les égards.

L’économie numérique fonctionne de manière différente. Les recherches montrent que les dimensions spatiales des grappes de services axés sur le savoir diffèrent de celles des chaînes d’approvisionnement physiques traditionnelles et sont moins limitées par la géographie. Dans le commerce électronique, les services numériques et dans d’autres secteurs, on trouve de nombreux exemples de petites entreprises rurales qui s’inscrivent dans des chaînes d’approvisionnement nationales et mondiales, contournant les réseaux traditionnels. Les sociétés Breaker Technology à Thornbury, qui fournit du soutien aux entreprises minières grâce à sa technologie brise-roche, et Husky Injection Moulding Systems, qui a ses bureaux à Bolton, en Ontario, servent des entreprises partout sur la planète. D’autres entreprises issues de petites villes sont aussi devenues de grands joueurs : Graham, entreprise de construction fondée à Estevan, en Saskatchewan, a aujourd’hui un chiffre d’affaires de 2 milliards de dollars, avec 14 bureaux et 1 200 employés. Enfin, Meubles Léon, entreprise familiale fondée à Welland, en Ontario, compte aujourd’hui 10 000 employés au Canada.

Malgré des décennies de discussion sur les possibilités qu’offre la technologie pour remplacer les transports par le télétravail, la télésanté, l’apprentissage en ligne, etc., il demeure que de nombreuses disparités entre les nantis vivant en milieu urbain et les démunis vivant dans des petites villes ou des régions rurales sont accentuées par le fossé numérique. Ce fossé est le résultat d’un manque d’accès à une infrastructure numérique inclusive abordable et de compétences numériques, et de l’absence d’adoption de produits et services numériques.

De nombreuses collectivités situées à 100 km de grands centres urbains sont considérées comme zones blanches, parfois pour des raisons géographiques, étant trop éloignées d’une tour de signalisation. Les fournisseurs ont eu tendance à ignorer les collectivités rurales ou plus petites, ouvrant la voie aux entreprises comme le Réseau régional de l’Est ontarien et Xplornet Communications établie à Woodstock, au Nouveau-Brunswick, qui comblent les lacunes en matière de services 5G, ainsi que le Manitoba First Nations Technology Council, qui fournit un accès à Internet aux communautés autochtones. Le Canada s’est engagé à faire en sorte que les collectivités rurales aient accès à la technologie sans fil, en particulier lorsqu’aucune autre option n’est offerte.

La concurrence dans la fourniture des services Internet a accentué les différences de services, de prix et d’accès. Les marchés denses ont beaucoup plus de choix que les petites villes et les collectivités rurales. Si 99 % des Canadiens ont accès au service téléphonique filaire et 84 % des ménages canadiens ont accès à des services Internet à large bande fixes qui répondent aux normes du CRTC en matière de vitesse de téléchargement, il existe cependant de très grandes disparités à l’échelle du pays. Selon un récent rapport du vérificateur général, 39 % des ménages ruraux ont accès à ce type de service, comparativement à 96 % des ménages dans les régions urbaines. Plus les vitesses de téléchargement étaient élevées, plus grand était l’écart entre les zones urbaines et les zones rurales pour ce qui est de la disponibilité des services.

En 2016, le CRTC a modifié la définition de « services de base » de manière à inclure Internet à large bande. Aujourd’hui, les gouvernements fédéral, provinciaux et municipaux investissent massivement avec le secteur privé et les collectivités pour étendre le déploiement des services à large bande, tout comme le font d’autres pays dans le monde. Mais, par rapport à eux, la géographie et la dispersion de la population au Canada posent de nombreux défis à l’extérieur des centres urbains.

Et si nous élargissions notre façon de voir les coûts et avantages de l’accès à l’infrastructure numérique de manière à considérer cet accès comme une façon de renforcer les réseaux de création de capital humain et financier ?

Le gouvernement fédéral a adopté une stratégie d’élargissement de l’accès au réseau à large bande comme pilier de sa stratégie d’innovation. Cependant, des analystes avancent que nous n’avons qu’une fraction du soutien nécessaire pour fournir aux Canadiens un accès équitable à des services Internet. Le rapport de 2018 du Comité permanent de l’industrie, des sciences et de la technologie du gouvernement du Canada, « Connectivité à la large bande dans les régions rurales du Canada : combler le fossé numérique » souligne l’importance d’établir des partenariats novateurs pour améliorer la connectivité. Il confirme également que les engagements financiers actuels du gouvernement, des collectivités et du secteur privé ne couvrent qu’une fraction de ce qui est nécessaire pour atteindre une connectivité équitable. Il avance que des investissements de sept milliards de dollars seraient nécessaires pour financer le déploiement des services à large bande dans les régions rurales.

La combinaison actuelle d’investissements publics et privés a produit des résultats inégaux et, pour bon nombre de collectivités, de lents progrès.

Et si nous élargissions notre façon de voir les coûts et avantages de l’accès à l’infrastructure numérique de manière à considérer cet accès comme une base pour fournir un éventail complet de services publics et de perspectives d’emploi et d’éducation, ainsi qu’une façon de renforcer les réseaux de création de capital humain et financier ?

Dans le chapitre 5 de leur livre récent sur l’intelligence artificielle, Malcom Frank, Paul Roehrig et Ben Pring affirment que « les données valent plus que le pétrole », évoquant l’importance croissante de l’économie numérique. De plus en plus, les actifs numériques sont des moteurs essentiels du développement économique et social, tout comme le pétrole a alimenté les systèmes de transport qui sous-tendent l’économie physique. Les gouvernements peuvent dégager des ressources tout d’abord en envisageant les réseaux numériques non pas comme des dépenses, mais comme des moteurs, puis en reconnaissant l’importance des collectivités rurales pour alimenter l’innovation, essayer de nouvelles solutions, stimuler le développement économique et attirer les investissements étrangers.

Pour que l’innovation soit inclusive, tous les citoyens doivent avoir accès à une infrastructure de technologie numérique abordable qui comprend Internet à large bande et sans fil. Ils doivent aussi pouvoir faire l’acquisition des compétences et des outils nécessaires pour l’utiliser de manière efficace. Cela permettrait aussi de favoriser un accès plus égalitaire aux services gouvernementaux essentiels, au développement des affaires et à des occasions d’apprentissage, ainsi qu’à des soins de santé et à la sécurité. Pour atteindre cet objectif, le gouvernement doit formuler une stratégie éclairée en intégrant la dimension « rurale » à l’ensemble des investissements publics en technologies, innovation, compétences et développement économique, et en reconnaissant que les réseaux numériques sont des moteurs essentiels du développement économique dans tous les secteurs : agriculture, tourisme, ressources et services.

Lorsque le gouvernement aura fait du développement rural une priorité, nous constaterons l’émergence de nouvelles approches pour stimuler les investissements, qui renforceront les liens entre les petites collectivités et les grands centres, et attireront les entreprises dans les collectivités rurales pour favoriser leur croissance.

Cet article est adapté du rapport du Forum des politiques publiques intitulé Le Canada de demain : 12 façons de prévenir la rupture, qui regroupe 12 études sur les défis et possibilités des perturbations en cours au Canada.

Cet article fait partie du dossier Des politiques innovantes pour un Canada en mutation.

Photo : Shutterstock / Lamyai


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