Si le plan d’action québécois pour contrer l’extrémisme violent évite certains pièges, quelques lacunes devront être corrigées dans sa mise à jour.

On apprenait en novembre dernier que le nombre de crimes haineux rapportés a augmenté considérablement à Montréal en 2017 comparativement aux autres grandes villes canadiennes. La tendance croissante à dénoncer les comportements discriminants est l’une des conséquences de l’attentat à la grande mosquée de Québec perpétré en 2017, que l’on commémorera le 29 janvier. Le tragique événement nous a rappelé que la province n’est pas imperméable au phénomène de l’extrémisme violent, et que les autorités locales et nationales doivent continuer d’agir afin de l’endiguer. Au moment où le Plan d’action gouvernemental 2015-2018, « La radicalisation au Québec : agir, prévenir, détecter et vivre ensemble », est arrivé à sa fin, il est tout indiqué de revenir sur ses forces et faiblesses à la lumière des plus récentes recherches sur la prévention de l’extrémisme violent.

Depuis l’envoi des premiers convois militaires en Irak, le portrait du terrorisme — surtout tel que vécu par les démocraties occidentales — s’est grandement transformé. Les multiples attaques perpétrées par des « loups solitaires » ont placé la lutte contre le terrorisme d’origine intérieure parmi les priorités gouvernementales. Conscients des limites de l’approche dite « sécuritaire », ou de la « méthode forte », pour faire face à ces nouvelles menaces, les gouvernements des quatre coins du globe se sont affairés à concevoir des stratégies en amont du phénomène. C’est ce qui explique le déferlement au cours des dernières années de « stratégies préventives », ou de « méthodes douces », de lutte au terrorisme.

Ces nouvelles méthodes ont été mises sur pied dans un climat politique teinté d’anxiété populaire auquel le Canada n’a pas échappé. Les attaques perpétrées devant le parlement canadien et à Saint-Jean-sur-Richelieu en 2014 ont en effet alarmé la population et poussé les décideurs à élaborer rapidement des programmes de prévention du terrorisme. Cette hâte ainsi que le manque de connaissances empiriques sur le phénomène peuvent en partie expliquer le lot de critiques qu’ont provoquées ces programmes.

Or le plan d’action du Québec, bien qu’imparfait, ne semble pas être tombé dans les pièges que lui tendait le contexte dans lequel il a pris naissance.

Des objectifs réalistes

Concrètement, la « méthode forte » de lutte au terrorisme se charge de poursuivre en justice des individus, de surveiller des suspects et de déployer des troupes militaires dans des pays d’où émerge une menace. La « méthode douce » a quant à elle pour but de s’attaquer aux facteurs rendant une société davantage vulnérable à l’extrémisme violent. Ces facteurs touchent à des réalités diverses et complexes : manque d’opportunités socioéconomiques, marginalisation et discrimination, mauvaise gouvernance, polarisation du débat politique.

Les programmes de prévention qui ratissent large et cherchent à intervenir dans plusieurs sphères soulèvent des doutes sur le réalisme de leurs cibles. Peut-on en effet prévenir de façon efficace cette violence dont les racines sont aussi nombreuses qu’intangibles ? Il est certes louable de vouloir s’y atteler, mais on peut quand même douter de la pertinence de recourir à un programme de lutte à la radicalisation pour ce faire.

Le plan d’action québécois, plutôt que de tenter de régler des problèmes sociaux fondamentaux avec des moyens limités sous l’étiquette de la prévention du terrorisme, s’en tient à des objectifs généraux assez mesurés. La stratégie provinciale vise d’une part à « améliorer la compréhension du phénomène de la radicalisation menant à la violence » et d’autre part à « renforcer la concertation de divers secteurs et acteurs de la société en vue de détecter les signes naissants de ce phénomène et de favoriser des interventions rapides pour empêcher son intensification ».

« Améliorer », « renforcer » et « favoriser » sont des termes qui laissent suffisamment de flexibilité au gouvernement et qui ne témoignent pas d’ambitions démesurées. En fait, les lacunes du plan d’action ne résident pas dans l’étendue des objectifs définis, mais plutôt dans leur nature.

Les limites de la « détection »

Au tout début du plan d’action, on peut lire qu’une table intersectorielle d’échanges a été créée afin de discuter de « mesures qui permettraient de dépister les comportements pouvant mener à la radicalisation ». On mentionne également que de « détecter les signes de comportements radicaux prônant la violence » constitue une partie intégrante de l’un des quatre axes du plan. Cet objectif peut sembler banal, mais il soulève des problèmes lorsqu’il est mis en pratique. Entamer un semblant de « chasse aux sorcières », où enseignants, personnel de la santé et premiers répondants tentent de déceler des comportements ou signes menant à la radicalisation, peut susciter la marginalisation de certains groupes, ainsi qu’exacerber des tensions déjà existantes.

À titre d’exemple, le programme Prevent de la Grande-Bretagne a été reconnu comme ciblant de façon disproportionnée les communautés musulmanes, et il fut largement dénoncé en raison du caractère contreproductif de son approche. Aux États-Unis, on a observé que le plan d’action pour prévenir l’extrémisme établi en 2011 a potentiellement suscité un « effet paralysant » dans les salles de classe. Cela est attribuable à l’absence de définition claire de la notion de « comportement suspect » et au mandat octroyé aux enseignants de déceler chez les jeunes des attitudes ou comportements dits inquiétants. Redoutant d’être étiquetés comme « radicaux », les élèves préfèrent alors ne pas se prononcer sur des sujets jugés sensibles, comme la remise en question du système démocratique ou la présence militaire américaine à l’étranger.

Tenter d’associer l’apologie (ou la critique) de certaines valeurs ou idées à un passage à l’acte violent potentiel est une pratique qui a été rejetée presque unanimement par les chercheurs. La radicalisation est un phénomène non linéaire, et la transposition d’idées radicales en des actions violentes est extrêmement imprévisible.

Heureusement, bien que le plan québécois parle de former des travailleurs du secteur public en « détection », on constate, en consultant les documents de référence pour les formations sur la radicalisation, que ces pratiques ne sont pas encouragées. On suggère plutôt aux enseignants et travailleurs de la santé et des services sociaux d’établir un climat d’ouverture où tous se sentent à l’aise de prendre la parole, ainsi que de mettre en place des activités prônant le vivre-ensemble.

Si ce dernier point est une bonne nouvelle, il serait pertinent qu’un prochain plan d’action gouvernemental mentionne explicitement que de « dépister des comportements » ne représente pas un moyen efficace pour lutter contre l’extrémisme violent.

Une terminologie défaillante

Les plus récents rapports sur l’efficience des programmes visant à prévenir l’extrémisme violent ciblent l’absence de définitions claires du problème et des concepts s’y rattachant comme étant l’un des plus grands obstacles à l’obtention de résultats probants. Non seulement les confusions conceptuelles empêchent d’entreprendre des actions adaptées, mais elles nuisent également à l’évaluation des initiatives mises en place. Heureusement, des institutions multilatérales suggèrent maintenant des définitions dont les gouvernements peuvent s’inspirer.

Le Plan d’action québécois lui aussi paraît souffrir d’un manque de rigueur sur le plan terminologique. Un premier accroc apparaît dès la lecture du titre. Le plan ne semble s’intéresser qu’à la notion de radicalisation, et donc de radicalité, un phénomène qui, tel que susmentionné, n’est pourtant pas problématique en soi.

Le plan suggère par ailleurs que « radicalisation », « terrorisme » et « extrémisme violent » sont des notions équivalentes et interchangeables. Bien qu’elles puissent être liées, aucun consensus scientifique n’a été atteint quant à la nature de leur relation. Certains chercheurs parlent en effet d’une quasi-absence de lien entre pensée radicale et violence, alors que d’autres voient dans le dogmatisme la source même de l’action violente. À l’avenir, le gouvernement devrait ainsi expliciter sa vision quant aux liens qui unissent ces concepts.

 Évaluer pour mieux progresser

Conscient depuis déjà quelques années de la difficulté de traduire une volonté d’agir en des programmes dont les concepts centraux sont bien définis et, surtout, dont les retombées sont évaluables, le gouvernement du Canada avait tenu en 2013 un symposium sur l’évaluation des programmes visant à prévenir l’extrémisme violent. Le rapport du symposium réunissant des experts des quatre coins du globe conclut que les critères d’évaluation des activités de prévention devraient être établis conjointement avec ces activités – un élément absent du Plan québécois – et que des critères communs internationaux devraient être déterminés.

L’idée d’utiliser des balises universelles pour l’évaluation de ces programmes est encore à ce jour au cœur des débats scientifiques. Bien que de tels indicateurs auraient pour désavantage d’ignorer certains aspects plus particuliers des actions locales de prévention, des critères plus standardisés ouvriraient la porte à des comparaisons entre les pays et à la possibilité d’échanger plus facilement avec des experts et décideurs étrangers sur les meilleures pratiques. De plus, adopter une mesure d’efficacité basée sur des critères établis par des groupes de recherches œuvrant à l’échelle internationale n’empêcherait pas le Québec de procéder aussi à un examen plus personnalisé de ses initiatives.

Continuer d’établir des objectifs circonscrits et réalistes, solidifier les bases sémantiques des programmes d’action et adopter une plus grande transparence quant aux modes d’évaluation des activités de prévention sont ainsi des éléments à garder en tête pour une stratégie future, et espérons améliorée, en matière de prévention de l’extrémisme violent au Québec.

Photo : Shutterstock / Lightspring


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