Au Canada, la francophobie constitue moins une affaire de perception négative de l’autre qu’une mise en question du pouvoir politique des francophones.

La fin de l’année 2018 a été dure pour les francophones du Canada. En Ontario, le gouvernement conservateur de Doug Ford a adopté une loi « visant à rétablir la confiance, la transparence et la responsabilité », qui supprimait le financement permettant la création d’une université francophone à Toronto et abolissait le poste de commissaire aux services en français. Au Nouveau-Brunswick, le gouvernement de Blaine Higgs a autorisé l’embauche de personnes unilingues pour des postes d’ambulanciers désignés comme bilingues, tout en affirmant respecter l’esprit et la lettre de la Loi sur les langues officielles. Et l’annonce des données de la péréquation pour l’année 2018-2019 a donné lieu à un véritable festival du ressentiment anti-Québec, surtout dans l’Ouest, en dépit du fait que le Québec demeure, parmi les provinces qui touchent des paiements de péréquation, celle qui en reçoit moins per capita.

Quand il a voulu prononcer quelques mots en français devant une foule réunie pour soutenir l’industrie pétrolière, le maire de Calgary Naheed Nenshi s’est fait huer. Il ne voulait pourtant parler français que pour transmettre directement ses remontrances aux Québécois !

Certains ont parlé du retour de l’orangisme et de la francophobie pour rendre compte d’incidents qui se répètent d’un océan à l’autre. L’argument a du poids, d’autant plus que ces manifestations d’hostilité au fait français surviennent toutes dans la foulée d’une campagne électorale québécoise qui, pour la première fois depuis des décennies, ne portait pas sur la souveraineté. Libérée de la menace quant à l’unité du pays, la francophobie semble prendre ses aises.

Mais le portrait n’est peut-être pas si simple. Dans ses travaux sur l’opinion des Canadiens à l’égard des minorités, le politologue Mike Medeiros trouve que les attitudes antifrancophones sont devenues nettement minoritaires ces dernières années. Quand on leur demande d’exprimer leur sentiment envers les francophones, les anglophones semblent avoir des attitudes plutôt positives, tout comme les francophones envers les anglophones. Ce qui passe moins bien, cependant, c’est le bilinguisme : en 2015, 46 % des anglophones estimaient que les efforts pour promouvoir le bilinguisme étaient allés trop loin.

Quand on hue le maire de Calgary, ce ne sont pas tant les francophones qui sont visés que le Québec, cette société distincte qui refuse de laisser un pipeline traverser son territoire et qui a le culot de se donner un modèle social plus ambitieux, sans même faire de déficit.

Bref, on aime bien les francophones, en autant qu’ils ne prennent pas trop de place et n’en demandent pas trop. Pour bien des Canadiens, l’idéal pourrait ressembler à la politique de la Ville d’Ottawa, qui est officiellement bilingue depuis décembre 2017 mais ne fait rien pour adapter ses pratiques ou favoriser le bilinguisme. C’est un peu comme la stratégie canadienne contre les changements climatiques : beaux discours, réalisations minimales.

Ultimement, les relations entre les communautés linguistiques constituent moins une affaire de rapports interpersonnels — ou de perception positive ou négative de l’autre — qu’une question de pouvoir politique. Quand on hue le maire de Calgary, ce ne sont pas tant les francophones qui sont visés que le Québec, cette société distincte qui refuse de laisser un pipeline traverser son territoire et qui a le culot de se donner un modèle social plus ambitieux, sans même faire de déficit. S’il faut en plus que les Québécois s’en tirent bien avec la péréquation…

On touche ici à l’une des principales lignes de faille de la politique canadienne, l’opposition entre francophones et francophobes, une ligne bien plus profonde que ce que peuvent révéler des sondages ponctuels sur les attitudes. Dans son ouvrage récent sur le développement historique du système partisan canadien, le politologue Richard Johnston montre comment le Parti libéral du Canada a pu dominer la politique canadienne pendant presque tout le 20e siècle en combinant les votes du Québec et ceux d’électeurs ailleurs au Canada qui étaient favorables à des accommodements avec le Québec (les catholiques notamment). Pour vaincre cette alliance libérale des francophones et des anglophones ouverts au bilinguisme, les conservateurs devaient échafauder une improbable coalition de francophones au Québec et de francophobes ailleurs au Canada. Ils n’ont pas souvent réussi.

Dans les provinces, évidemment, ce délicat équilibre linguistique n’a pas à être respecté, et les francophobes peuvent l’emporter de temps à autre. C’est ce qui s’est produit récemment en Ontario et au Nouveau-Brunswick, et ce qui risque d’arriver bientôt en Alberta. La députée conservatrice ontarienne Amanda Simard a vite réalisé avec qui elle faisait équipe, et elle a quitté son parti.

Lorsque des gouvernements provinciaux conservateurs adoptent des politiques hostiles au bilinguisme ou aux francophones, le Parti conservateur canadien marche sur des œufs, car il ne peut confronter ouvertement la composante francophobe de son électorat, mais doit aussi éviter de s’aliéner le Québec. Andrew Scheer a navigué dans ces eaux troubles cet automne, pendant que les libéraux ne manquaient aucune occasion de souligner son appartenance à la même famille politique que Doug Ford.

Comme Mike Medeiros, Richard Johnston pense que le clivage linguistique s’est atténué au 21e siècle. C’est sans doute vrai. Mais les Doug Ford, Blaine Higgs et autres Jason Kenney sont là pour nous rappeler qu’on n’échappe jamais tout à fait à son histoire.

Photo : Shutterstock / alexfan32


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