Les villes doivent continuer d’accroître leurs compétences en littératie des données et travailler avec les citoyens pour obtenir des données inclusives.

En vous promenant dans un quartier ou au centre-ville d’une ville canadienne typique, vous passerez peut-être devant une caméra de circulation ou devant un commerce de vélos qui collectera des informations sur vos déplacements. Au cours des dernières années, la notion de « ville intelligente » a dominé le discours, de sorte que l’élaboration et la planification des politiques urbaines à cet égard est en train de devenir une réalité.

Dans le cadre du Défi des villes intelligentes d’Infrastructure Canada, des municipalités se font concurrence pour devenir la prochaine ville numérique intelligente du pays. Les gagnants du concours seront annoncés ce printemps. C’est donc le bon moment pour nous interroger sur les données collectées par les villes intelligentes, plus particulièrement sur les informations qu’enregistrent les capteurs urbains, mais aussi sur ce que peuvent faire les administrations municipales pour que leur projet de ville intelligente soit inclusif, c’est-à-dire qu’il tienne compte des besoins, des désirs et des contraintes des citoyens et leur donne une place centrale dans les processus de gouvernance.

La collecte de données par capteurs

Une composante fondamentale de toute ville est forcément son infrastructure physique, constituée de ses routes, de son réseau d’égouts et de ses bâtiments. Dans une ville intelligente, la technologie et les capteurs sont intégrés à l’environnement physique, afin d’enregistrer en temps réel des données sur la manière dont les résidents se déplacent et utilisent les services, l’énergie et les ressources de la ville. Ces afflux massifs de données, transformés en informations sur les schémas de mobilité, les périodes de pointe et les tendances en matière d’utilisation, peuvent fournir de précieux renseignements sur les opérations de la ville et contribuer à une meilleure offre de services urbains.

Cependant, ce nouveau modèle de gestion urbaine devrait être examiné de près. Prenons l’exemple d’une personne qui passe devant un capteur destiné au comptage des piétons. Son passage ainsi capté fera automatiquement partie d’un ensemble de données que la ville utilisera pour planifier et gérer les feux de circulation, les travaux routiers, les voies de transport en commun ou même les horaires de déneigement. Ce que le capteur ne saisira pas, ce sont les raisons qui ont amené ce piéton à emprunter cette voie, raisons qui tiennent souvent à son impression de confort, de sécurité ou de liberté, ou à sa capacité à faire ce trajet à pied. Or il se pourrait qu’un citoyen qui circule en fauteuil roulant n’ait pas choisi ce parcours parce que les trottoirs y sont étroits et mal entretenus, et qu’il ne soit donc pas pris en compte.

Les capteurs urbains, quoiqu’ils soient des dispositifs puissants, ne saisissent donc que certains aspects de la mobilité et de l’accès, comme le passage des piétons et la direction du mouvement. Notre exemple souligne la nécessité, pour les villes, d’avoir une vision critique de la collecte de données ; elle exige aussi que l’on se demande continuellement ce que les données captent et ce qu’elles représentent ― ou ne représentent pas.

L’alphabétisation numérique dans l’administration municipale

Il est clair que si les villes construisent leur infrastructure et gèrent leurs services en se fiant à des données fournies par des capteurs, elles risquent de desservir nombre de leurs résidents, mais pas tous. Ainsi, alors que les villes canadiennes préparent leurs propositions finales dans le cadre du Défi des villes intelligentes, on peut se demander ce qu’elles peuvent faire pour que leurs initiatives soient globales et couvrent un large éventail de besoins et de capacités physiques de leur population.

Les administrations municipales doivent commencer par s’examiner elles-mêmes, afin d’évaluer et de développer à l’interne leurs propres compétences. Elles seront alors en mesure d’appuyer l’usage des données critiques pour une prise de décision plus inclusive. Bien que les médias aient récemment souligné la nécessité de développer les compétences en opérations numériques dans la fonction publique fédérale, peu d’entre eux ont parlé de l’importance de développer ces compétences dans les administrations municipales.

La littératie numérique des employés municipaux accroît leurs compétences et leur fait prendre conscience comment l’analyse de données et la prise de décision automatisée peuvent potentiellement causer des dommages et consolider les inégalités socioéconomiques existantes.

Idéalement, la littératie numérique des employés municipaux accroît leurs connaissances et leurs compétences, en leur faisant prendre conscience comment l’analyse de données et la prise de décision automatisée peuvent potentiellement causer des dommages et consolider les inégalités socioéconomiques existantes. Cette pensée critique et cette expertise devraient s’exercer dans tous les domaines d’activité de la ville, afin que les employés puissent avoir une réflexion continue sur la manière dont les citoyens sont représentés dans la collecte de données numériques et sur les moyens à prendre pour en optimiser le contenu.

Il est de plus en plus important de renforcer les connaissances numériques des fonctionnaires municipaux, les villes étant responsables au premier chef du traitement de problèmes urbains complexes, qui exigent la collecte et l’analyse de données provenant de différents secteurs, comme le sans-abrisme et la sécurité alimentaire. Ces problèmes, qui peuvent être difficiles à évaluer, doivent aussi être abordés en tenant compte des expériences vécues par les citoyens.

La collecte de données fondée sur l’expérience de l’utilisateur

L’initiation au numérique dans les administrations municipales est un point de départ, mais ne suffit pas. Les autorités doivent trouver un équilibre entre les approches numériques de la collecte de données et des formes de collecte d’informations sur le terrain. Afin de concevoir des espaces et des services urbains qui profiteront à tous les habitants de la ville, les responsables municipaux doivent comprendre les grands modes d’utilisation et de circulation, mais aussi être au fait des expériences quotidiennes des citoyens sur le plan des activités, du travail et des déplacements en ville.

Pour ce faire, la ville peut travailler avec des groupes communautaires sur des projets de recherche-action, afin d’explorer et de documenter les différentes habitudes de ses citoyens en fonction de caractéristiques telles que le sexe, les capacités physiques, l’âge et la langue.

Rassembler un groupe de citoyens pour une promenade dans un espace public et les inviter à partager leurs impressions à ce moment-là constituerait un moyen simple d’obtenir des informations complémentaires pour mieux comprendre les expériences réelles au chapitre de la mobilité. L’intégration de ce type d’informations qualitatives et nuancées dans la planification de projets de ville intelligente est importante pour donner davantage de poids à la voix de tous les citadins, et pas seulement à ceux qui sont plus visibles dans le paysage urbain.

En résumé, le Défi des villes intelligentes soulève des questions pressantes sur la collecte de données. Il faut se demander qui est représenté dans les données des capteurs afin de réduire le risque d’exclure certains citoyens de l’offre de services municipaux et de la planification de services urbains. Les administrations municipales doivent continuer d’accroître leurs compétences critiques en littératie des données et de travailler avec les citoyens pour collecter des données qualitatives sous divers angles, afin de créer des villes intelligentes plus critiques, plus réactives et plus inclusives.

Cet article fait partie du dossier Les défis d’un gouvernement numérique.

Photo : Shutterstock / metamorworks


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