Un processus de réglementation des pesticides qui est fondé sur la science ne peut que conclure à la nécessité d’interdire les néonics au Canada.

Rappelons d’abord que les néonicotinoïdes (ou néonics) sont les insecticides les plus utilisés dans le monde ; ils représentent un tiers de tous les insecticides sur le marché. En agriculture, ils sont employés pour traiter les semences, les sols et les feuilles. Ils sont également utilisés dans les produits antiparasitaires pour animaux, et dans les produits à usage domestique et commercial sur les surfaces gazonnées. Les semences traitées aux néonics sont rapidement devenues la norme sur le marché nord-américain, si bien que les agriculteurs qui désirent planter des semences non traitées sont confrontés à une offre très limitée.

Un système de réévaluation lent et fragmenté

Au Canada, c’est en 2012 que s’amorçait le processus de réévaluation des néonics et de leurs risques pour les pollinisateurs. Ces réévaluations sont faites périodiquement dans le but de faire le point sur des produits et de tenir compte des mises à jour que d’autres pays ont effectuées. Dès 2012, l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) de Santé Canada, qui est responsable de la cette réévaluation, recevait un grand nombre de déclarations d’incidents liés à la mort d’abeilles au moment des semis de maïs et de soja traités avec des néonics. En réponse, l’ARLA avait renforcé la surveillance dans les régions de culture où ces incidents s’étaient produits, et avait conclu, à partir des données fournies par les provinces, que les abeilles étaient exposées aux néonics par la poussière générée pendant les semis.

En novembre 2016, l’ARLA a proposé, au terme d’un processus de réévaluation des risques sanitaires et environnementaux, qu’on élimine graduellement l’utilisation d’un des néonics approuvé au Canada, l’imidaclopride. La conclusion de la ministre de la Santé Jane Philpott était claire : « L’évaluation des risques pour l’environnement a démontré que, dans les milieux aquatiques canadiens, on mesure l’imidaclopride en des concentrations qui sont néfastes pour les insectes aquatiques. D’après les renseignements actuellement disponibles au Canada, le maintien de l’utilisation de l’imidaclopride en volume élevé dans le domaine de l’agriculture n’est pas une solution viable. »

Cette annonce de l’ARLA a déclenché une levée de boucliers chez les lobbyistes de l’industrie agrochimique qui ont participé aux audiences devant le comité de la Chambre des communes, de sorte que la ministre a voulu réaffirmer sa position quant à l’élimination progressive de l’imidaclopride d’ici trois à cinq ans.

Santé Canada entend rendre sa décision définitive en décembre 2018 sur l’imidaclopride. L’échéancier proposé nous mènerait donc à une élimination entre 2021 et 2023, une date très lointaine…

Qu’en est-il des autres pesticides ? Trois pesticides néonics au Canada auront été évalués séparément plutôt que de bénéficier d’une approche d’ensemble qui évalue tous les risques causés aux écosystèmes et à la santé humaine.

De plus, pendant ces cinq années d’évaluation des impacts des néonics au Canada, la science a évolué rapidement, et nous continuons tous d’être exposés à ces pesticides dans notre environnement.

Car l’avis des scientifiques est sans équivoque : les néonics sont utilisés de manière non durable et compromettent les bases mêmes de l’agriculture.

Un échec dans la lutte antiparasitaire

En septembre dernier, le Task Force on Systemic Pesticides, un groupe de travail international de scientifiques indépendants, a rendue publique la mise à jour de son Évaluation mondiale intégrée de l’impact des pesticides systémiques sur la biodiversité et les écosystèmes (Worldwide Integrated Assessment of the Impact of Systemic Pesticides on Biodiversity and Ecosystems).

Les conclusions de ce rapport sont accablantes : les néonics représentent une menace sérieuse pour la biodiversité, les écosystèmes et la sécurité alimentaire à l’échelle du globe. Le rapport est fondé sur l’analyse de milliers d’études scientifiques revues par les pairs, ainsi que des données fournies par l’industrie des pesticides. Il apporte la preuve des effets néfastes des néonics sur les abeilles mellifères et sur un grand nombre d’autres espèces bénéfiques : insectes aquatiques, arthropodes terrestres (les vers de terre par exemple) et oiseaux.

Les abeilles, qui sont surveillées de plus près par les apiculteurs, furent en quelque sorte les canaris dans la mine. Toutefois, il faut regarder plus globalement les effets des néonics sur les populations de pollinisateurs sauvages et l’ensemble des services procurés par les écosystèmes, comme l’a fait le Groupe de travail. Le Groupe s’est rendu à Ottawa pour informer les autorités et décideurs canadiens des résultats de son rapport lors d’un événement organisé par la Fondation David Suzuki.

Dans l’Union européenne, trois néonics y font l’objet d’un moratoire partiel depuis la fin 2013. Ce moratoire concerne le traitement des semences et des sols pour les cultures attractives pour les abeilles (sauf les cultures sous serre et les céréales d’hiver) ainsi que le traitement foliaire de ces cultures. La France interdira l’utilisation des néonics à partir de septembre 2018.

Du côté des rendements en agriculture, les résultats du Groupe de travail démontrent que les rendements des grandes cultures ne diminuent pas de façon importante si on n’utilise pas d’insecticides néonics. Au Québec, des recherches effectuées sur le terrain par le Centre de recherche sur les grains (CEROM) ont établi que l’usage de semences traitées aux néonics serait justifié seulement sur environ 3,7 % des terres agricoles dépistées en grandes cultures.

De plus, les préjudices causés aux prédateurs des insectes ravageurs annulent les effets attendus des néonics et peuvent entraîner au contraire une recrudescence des insectes indésirables.
Comme l’a déjà souligné Équiterre, la dépendance excessive aux insecticides synthétiques dans la lutte antiparasitaire provoque de graves dommages aux écoservices qui soutiennent la productivité agricole.

Toujours selon le Groupe de travail, l’expérience des néonics à l’échelle mondiale se révèle de plus en plus clairement comme un échec dans la lutte antiparasitaire. Des outils de lutte antiparasitaire intégrée efficaces sont déjà disponibles et permettent de maintenir la productivité agricole. L’adoption de pratiques rigoureuses de lutte intégrée et la mise en place de mécanismes d’assurance peuvent aider à réduire les risques financiers pour les agriculteurs dans cette transition vers l’élimination des néonics.

À la lumière de ces preuves, Équiterre estime qu’un processus de réglementation des pesticides qui se base sur la science ne peut que conclure à la nécessité de l’interdiction complète des néonics au Canada. Toute autre décision risquerait d’ébranler la confiance du public en la rigueur, la transparence et l’indépendance du processus d’évaluation.

Quant à l’interdiction de l’imidaclopride, Équiterre et la Fondation David Suzuki estiment que le calendrier proposé est inacceptable, étant donné les risques reconnus par l’évaluation scientifique de l’ARLA et les concentrations élevées de ce produit dans les eaux de surface au Canada. Ils demandent ainsi que Santé Canada interdise ce pesticide dès 2018.

Devant l’inaction du gouvernement fédéral, certaines provinces ont mis en place des mesures de contrôle pour réduire les risques de néonics. C’est le cas de l’Ontario, qui a adopté en 2015 une réglementation visant à réduire de 80 % les superficies cultivées avec des semences de maïs et de soja traitées aux néonics. Le Québec a proposé une modification réglementaire qui interdirait l’usage des néonics en agriculture au Québec sauf s’ils sont prescrits par un agronome qui en justifie l’usage.

Que nous réserve l’avenir ?

Selon la loi fédérale, un pesticide ne doit poser aucun risque inacceptable pour l’environnement et la santé humaine avant qu’il soit mis en marché. Or, il y a plus de 10 ans, l’ARLA accordait une homologation conditionnelle pour deux néonics, le clothianidine et le thiaméthoxame, soit l’autorisation de les vendre sans qu’on dispose de toutes les données scientifiques quant à leur effet sur l’environnement et la santé humaine. Dix ans plus tard, l’ARLA attend toujours les données scientifiques que doivent lui fournir des fabricants de produits chimiques, qui justifieraient une homologation complète de ces produits au Canada. Entretemps, ceux-ci continuent d’être utilisés. De ce fait, Ecojustice, un organisme à but non lucratif qui œuvre en droit de l’environnement, déposait en 2016 une poursuite contre l’ARLA en cour fédérale, au nom de plusieurs organismes environnementaux, pour avoir homologué conditionnellement ces pesticides. Essentiellement, ce recours vise à prouver que ces pesticides n’auraient jamais dû être homologués au Canada et que la décision de l’ARLA contrevenait à la loi fédérale.

On peut se rassurer toutefois : cette approche d’« approuver d’abord et étudier plus tard » n’est plus utilisée au Canada depuis juin 2016, à la suite des nouvelles directives de la ministre de la Santé.

Des procédures judiciaires ont également été entamées en 2014 contre les fabricants de néonics Bayer et Syngenta au Québec et en Ontario au nom d’apiculteurs dont les entreprises ont souffert de l’effet des néonics sur leurs abeilles mellifères.

Il reste donc à voir si l’avenir des néonics au Canada sera déterminé par les tribunaux ou par un processus rigoureux de la part de l’ARLA. Car il faut se demander aussi comment un système de réglementation fédéral si fragmenté, lent et encombrant peut rester à jour et prendre en compte les dernières avancées scientifiques mondiales. Et comment le public peut-il avoir confiance en sa capacité de protéger notre santé, notre sécurité alimentaire et notre environnement ?

La décision de Santé Canada sur les néonics ce mois-ci sera déterminante.

Photo : Shutterstock / kovop58


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