Les personnes atteintes de maladie mentale sont surreprésentées dans nos prisons. Or la maladie mentale doit être traitée d’abord comme un problème de santé.

Cet article a été traduit de l’anglais.

Le lien entre la maladie mentale et la justice pénale ne date pas d’hier. Il n’y a pas si longtemps, dans les asiles et les instituts psychiatriques, on cherchait d’abord à tenir les patients à l’écart de la société. On se souciait davantage de confinement et de soins ponctuels que de guérison. En dépit des progrès réalisés dans le domaine de la santé, et malgré une conscientisation et une compréhension accrues, les préjugés et la discrimination à l’égard de la maladie mentale demeurent profondément ancrés.

Aujourd’hui, la forte présence de personnes aux prises avec une maladie mentale ou une toxicomanie dans notre système correctionnel ainsi que le nombre croissant d’appels que la police reçoit chaque jour concernant des gens en état de détresse psychologique deviennent de plus en plus préoccupants. Les centres de détention ont remplacé les asiles, et nous privons la population vulnérable de ses droits.

À moins de radicalement transformer nos politiques publiques, nous sommes condamnés à restreindre la prospérité sociale et économique du Canada.

Que faire alors ?

D’abord, on doit augmenter les fonds publics consacrés aux problèmes de santé mentale proportionnellement au fardeau que ceux-ci représentent pour la société et faire en sorte que tous puissent facilement et rapidement recevoir les soins psychologiques dont ils ont besoin, en tout temps et en tout lieu. Il s’avère notamment impératif de donner accès aux personnes atteintes de maladie mentale grave à de l’aide sociale ainsi qu’à un logement sûr et abordable, afin qu’elles n’aient pas à vivre sous le seuil de la pauvreté.

En ce qui concerne les personnes qui commettent des crimes, il faut trouver des solutions de rechange à l’incarcération lorsque cela est possible. Les programmes de déjudiciarisation et les tribunaux de santé mentale, qui évitent les condamnations et sont plutôt axés sur la réhabilitation, en particulier chez nos jeunes, peuvent changer des vies. Enfin, il faut faciliter l’accès à des traitements de qualité et à la réinsertion sociale dans notre système correctionnel.

Les troubles mentaux représentent au moins 13 % du fardeau mondial de la maladie. Pourtant, le Canada ne consacre à la santé mentale que 7 % de son budget réservé à la santé, ce qui est inférieur à ce qu’on voit dans beaucoup d’autres pays. Traiter la santé mentale différemment de la santé physique a entraîné une fragmentation du système et un accès désastreux aux soins et aux services de soutien.

Des facteurs sociaux déterminants pour une bonne santé, comme le logement, le revenu et l’éducation, sont inextricablement liés à la probabilité de se faire un jour appréhender par la police ou de se retrouver en prison.

Pour vraiment faire changer les choses, il faut mettre un terme au sous-financement flagrant dans ce secteur, ainsi qu’éliminer le cloisonnement de part et d’autre du système de soins de santé. Au Canada, plus de 520 000 personnes ayant une maladie mentale ne sont pas adéquatement logées, y compris 120 000 itinérants. Même si la plupart des gens qui éprouvent des problèmes de santé mentale veulent travailler, jusqu’à 90 % des Canadiens qui souffrent de maladie mentale grave sont sans emploi à cause de la discrimination, d’une aide à l’emploi déficiente et de lacunes dans le système de sécurité du revenu. Des facteurs sociaux déterminants pour une bonne santé, comme le logement, le revenu et l’éducation, sont inextricablement liés à la probabilité de se faire un jour appréhender par la police ou de se retrouver en prison. Pour pouvoir prévenir, il faut bâtir une société civilisée dans laquelle chacun puisse avoir un accès adéquat aux services de base.

De nombreux pays ont eu recours à des programmes de déjudiciarisation qui se sont révélés efficaces. Les tribunaux de santé mentale, où des professionnels en santé mentale sont disponibles pour aider les personnes ayant des démêlés avec la justice, offrent des solutions de rechange à l’incarcération et redirigent ces personnes vers les soins de santé dont elles auraient dû bénéficier dès le départ. Les tribunaux de traitement de la toxicomanie, comme celui appuyé par le Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH), mettent les personnes vulnérables — dont beaucoup ont commis des crimes non violents pour soulager leur dépendance — en contact avec les traitements et les services de soutien dont elles ont désespérément besoin.

Le fait que la plupart des substances psychoactives sont illégales rend pratiquement toute forme de toxicomanie criminelle. Ainsi, des individus vulnérables, bien souvent des jeunes, se retrouvent voués à une existence parsemée de séjours en prison.

Ces tribunaux ont connu d’innombrables réussites. Pourtant, lorsqu’on pense particulièrement à la toxicomanie et aux préjugés qui s’y rattachent — quand elle est considérée comme un choix plutôt que comme une maladie, comme un crime à punir plutôt que comme un problème de santé à résoudre, comme un enjeu moral plutôt que médical —, on constate qu’il y a encore un bon bout de chemin à parcourir. Le fait que la plupart des substances psychoactives sont illégales rend pratiquement toute forme de toxicomanie criminelle. Ainsi, des individus vulnérables, bien souvent des jeunes, se retrouvent voués à une existence parsemée de séjours en prison.

Le nombre disproportionné de personnes atteintes de maladie mentale dans nos centres de détention est une tragédie nationale. Selon des données du Service correctionnel du Canada, 50 % des femmes et 26 % des hommes détenus dans les pénitenciers fédéraux présentent des besoins en santé mentale. Le taux de suicide y est sept fois plus élevé que la moyenne nationale, et 44 % des détenus ayant mis fin à leurs jours étaient atteints d’au moins un trouble de santé mentale.

Malgré les progrès réalisés grâce à la forte mobilisation des organismes de défense des droits de la personne, nous avons encore du chemin à faire pour que nos prisons offrent des services de soutien adéquats en matière de santé. Ici à Toronto, le Service d’intervention médicolégale précoce du CAMH mis en œuvre au Centre de détention du sud de Toronto permet de cerner les besoins des personnes incarcérées ou en détention provisoire, afin qu’elles puissent recevoir les traitements et les services de soutien nécessaires. Cette approche s’avère assez prometteuse et nous prouve ce que nous savions déjà, c’est-à-dire que dans notre système de soins de santé, des personnes sont laissées pour compte et finissent ainsi par aboutir en milieu carcéral plutôt qu’hospitalier.

La démarche que nous proposons se veut différente. Et si nous considérions la maladie mentale comme un problème de santé, et non de criminalité ? Et si nous bâtissions un système de soins et de soutien axé sur la guérison afin de permettre à chacun de vivre la meilleure vie possible ? Et si nous adoptions une approche de santé publique à l’égard de la toxicomanie ? Et si nous répondions aux appels de détresse en envoyant des ambulanciers au lieu de policiers ? Et si, au lieu de traduire les jeunes en justice, nous les entourions de services de soutien pour qu’ils puissent se réhabiliter, terminer leurs études et trouver un emploi gratifiant ?

À l’échelle nationale et provinciale, nous avons l’occasion de faire preuve d’un esprit d’initiative en œuvrant de pair avec les divers ordres de gouvernement à l’établissement d’un système intégré de santé mentale qui pourrait considérablement changer le cours de l’existence de bien des gens. Mais c’est maintenant qu’il nous faut agir.

Cet article fait partie du dossier Une vision élargie de la réforme du système de justice pénale

Photo: Shutterstock/By Inked Pixels.


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