Calgary a lancé un plan novateur pour mettre fin à l’itinérance dont les dirigeants d’OSBL pourront tirer des leçons.

À titre de directeur de recherche et de données à la Calgary Homeless Foundation (CHF), j’ai fait une présentation dans le séminaire de Susan Phillips à l’Université Carleton le 9 mars 2016. Le cours, intitulé Politiques et évaluation de programmes, fait partie du programme de maîtrise en philanthropie et leadership dans le secteur à but non lucratif. Les organismes sans but lucratif font face à de fortes attentes en ce qui concerne leur efficacité. Ainsi, les futurs dirigeants du secteur doivent être à la fois informés et compétents en matière de recherche et de données. Voici en 10 points ce que ces leaders devraient savoir sur l’utilisation de données .

  1. En 2008, Calgary est devenue la première ville au Canada à lancer un programme visant à mettre fin à l’itinérance. Ce programme « Plan to End Homelessness: People First in Housing First » a été fondé sur un modèle utilisé dans plus de 300 communautés aux États-Unis. Aujourd’hui, plus d’une douzaine de villes canadiennes possèdent un tel programme. Depuis 2008, sur une base par habitant, l’itinérance (selon le dernier dénombrement de la population itinérante) a diminué de 17 % à Calgary.
  2. Le Homelessness Management Information System (HMIS) de Calgary est peut- être le plus sophistiqué du genre au Canada. Lorsque Calgary a élaboré son programme, elle a décidé aussi de mettre au point un système de gestion de l’information qui, entre autres, pourrait l’aider à suivre les progrès accomplis dans la lutte contre l’itinérance. En effet — comme je l’ai écrit l’automne dernier — beaucoup d’organismes qui s’occupent des sans-abris de Calgary entrent les informations sur leur clientèle dans cette base de données HMIS. Aujourd’hui, tous les organismes à but non lucratif à Calgary qui reçoivent des fonds de la CHF doivent utiliser le HMIS (c’est une exigence dans leur contrat), et quelques organismes non financés par la CHF l’utilisent volontairement pour certains de leurs programmes.
  3. L’élaboration et la mise en œuvre du HMIS de Calgary est le fruit d’une collaboration avec plusieurs comités communautaires. Pendant plusieurs années, un comité consultatif HMIS — composé d’employés d’organismes sans but lucratif et de la clientèle du secteur — se réunissait pour discuter de l’aspect « big brother » du système et pour trouver des réponses à cette préoccupation. Les représentants de la clientèle étaient ainsi intégrés au processus de prise de décision (et assurés que la police n’aurait pas accès aux dossiers). Il y avait aussi un groupe d’utilisateurs du HMIS, assisté par les employés utilisant le système, qui se réunissait sur une base ad hoc pour discuter de questions plus techniques, entre autres la mise à jour du système et les cycles de rapports. Ce groupe existe encore aujourd’hui, mais ses réunions sont moins fréquentes que dans les premiers jours du système. Enfin, maintenant que le système est en marche depuis un certain temps, la CHF convoque des petits comités sur une base ad hoc pour mieux orienter ses initiatives spécifiques.
  4. Un succès important du HMIS de Calgary a été son apport au système d’évaluation. Beaucoup de sans-abris (mais pas tous) de Calgary passent par un processus d’admission assuré par le Service Prioritization Decision Assessment Tool (SPDAT). Le SPDAT évalue chaque cas selon son urgence, ce qui facilite l’entrée dans les programmes de logement financés par la CHF (l’information cueillie au cours du processus SPDAT est entrée dans le HMIS). Dans le cadre des objectifs fixés dans le programme de Calgary, les cas classés comme plus urgents reçoivent souvent priorité dans l’attribution des logements financés par la CHF. Les comités se réunissent régulièrement pour proposer les personnes qui devraient avoir accès prioritairement au nombre limité de logements subventionnés disponibles.[*] Ce processus est appelé Coordinated Access & Assessment (CAA). (Pour en savoir plus sur le système CAA de Calgary, voir ce chapitre d’un livre récent de Jerilyn Dressler.)
  5. Certains organismes sans but lucratif ont été contents de partager leurs données avec la CHF, d’autres non. Mon expérience m’a montré qu’avant qu’un organisme à but non lucratif consente à partager ses données volontairement avec la CHF, il tient à savoir dans quel but les données seront utilisées et de quelle façon il pourra bénéficier du partage. S’il ne voit pas l’utilité du partage, il est réticent d’y contribuer (à moins que son bailleur de fonds le lui conseille). Les organismes tels que la CHF doivent établir un lien de confiance avec d’autres organismes sans but lucratif et démontrer comment le partage de données peut être mutuellement bénéfique plutôt que de considérer la réception de données comme un droit.
  6. Chaque année, la CHF verse des fonds à des organismes à but non lucratif de Calgary : pour mesurer les résultats et l’impact, la CHF les compare aux indicateurs clés de performance (ICP). Des programmes différents ont des objectifs différents — par exemple, les indicateurs développés pour certains programmes mettent l’accent sur leur efficacité dans la création de situations de logement stables pour leurs locataires. En utilisant les indicateurs, la CHF suit non seulement les progrès de chaque organisme financé mais aussi les progrès accomplis grâce au système de base de données HMIS. La CHF prend ensuite ses décisions annuelles de financement en les fondant en partie sur la performance de chaque programme par rapport aux indicateurs.
  7. Le HMIS de Calgary offre un soutien inestimable au système d’évaluation susmentionné. En effet, l’un des grands succès du HMIS de Calgary est la cueillette de données de performance du programme pour les programmes financés par la CHF.
  8. Un inconvénient des données HMIS est que la plupart de ses données sur la clientèle sont fondées sur l’autodéclaration. Toutefois, notons que l’information autodéclarée est cueillie au cours d’une entrevue en personne par un gestionnaire de cas expérimenté. Il faut rappeler qu’au Canada, de nombreuses sources de données considérées comme valides sont également fondées sur l’autodéclaration — notamment l’Enquête sur la population active et le recensement. À l’avenir, les chercheurs de la CHF aimeraient comparer des données du HMIS autodéclarées avec les données administratives des systèmes de santé et des systèmes de justice. Un tel exercice de recherche exigerait évidemment le consentement de chaque personne concernée, ainsi que la coopération des autorités des secteurs de la santé et de la justice.
  9. Le principal succès du programme de Calgary a été, à mon avis, qu’il a retenu l’attention du public et a permis de stopper la progression de l’itinérance. Lorsque le programme initial a été élaboré en 2008, Calgary avait vu une augmentation de 650 % des sans-abris en seulement 10 ans. Et, comme déjà mentionné, Calgary a connu depuis la création du Programme une baisse de 17 % des sans-abris par habitant. Personnellement, je considère cela comme un succès impressionnant ; en effet, je suis sûr que c’est en grande partie grâce à ce programme que de nombreuses personnes sont encore vivantes aujourd’hui. Rétrospectivement, éliminer l’itinérance avant 2018 (tel était l’objectif des cráteurs du programme) était une cible très ambitieuse.
  10. Mon principal conseil aux dirigeants des organismes sans but lucratif est de faire preuve de modestie par rapport aux données. Je veux dire par là qu’ils ne devraient pas essayer de surinterpréter les données. L’honnêteté et la prudence veulent qu’on reconnaisse les limites aussi bien des données que de l’analyse statistique qu’on peut en faire. On doit également être prudent dans les hypothèses et les projections à long terme. En cas de doute, il faut demander conseil à des chercheurs plus expérimentés. Bien qu’il puisse être tentant d’exagérer parfois ses connaissances et son aptitude à faire des prévisions, il faut se rappeler que cela peut se retourner contre l’auteur. « Chickens eventually come home to roost », disent les Anglais. Et, cela dit, je rappelle aux lecteurs du blogue ce que le regretté John Kenneth Galbraith a dit en 1993 dans le Wall Street Journal à propos des prévisions économiques : « Il y a deux sortes de prévisionnistes : ceux qui ne savent pas, et ceux qui ne savent pas qu’ils ne savent pas. »

[*] Malgré son utilisation sophistiquée des données, Calgary a encore beaucoup plus de sans-abris qu’elle a d’unités de logement subventionnées disponibles. Ainsi, à cause du manque de logements abordables, des personnes sans domicile attendent parfois des années avant de recevoir un logement ; d’autres même meurent avant. C’est la raison principale pour laquelle la CHF souscrit à l’appel d’une coalition d’organismes pour la construction de logements abordables. La CHF continue de faire pression sur tous les ordres de gouvernement pour recevoir plus de fonds.

Ce blogue a paru d’abord sur la page Web de la Calgary Homeless Foundation. Les personnes suivantes m’ont aidé à le préparer : Britany Ardelli, Janice Chan, Francesco Falvo, Louise Gallagher, Darcy Halber, Chantal Hansen, Ron Kneebone, Ali Jadidzadeh, Jennifer Legate, Kevin McNichol, Natalie Noble, John Rowland et Kelsey Shea. Toutes les erreurs sont les miennes.

 


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