Pour la première fois en plus de 20 ans, le gouvernement fédéral s’éloigne du sacro-saint objectif du déficit zéro et prend une direction clairement sociale-libérale qui tranche avec le conservatisme à la Harper ainsi qu’avec les années d’austérité de l’ère Chrétien-Martin.

Au cours des années 1990, les libéraux nous ont habitués à les voir faire campagne à gauche et gouverner à droite, mais force est de constater que le budget de mardi dernier nous a présenté un Parti libéral différent : un parti qui respecte ses engagements coûte que coûte, même au prix d’un déficit 10 fois plus élevé que prévu.

La comparaison des budgets de 2015 (p. 407) et 2016 (p. 270) permet d’estimer la composition du déficit. En isolant la réserve pour éventualités – désormais 6 milliards de dollars – on remarque que plus de 40 % du déficit de l’exercice financier 2016-2017 s’explique par de nouvelles dépenses qui correspondent aux promesses électorales des libéraux. Les plus saillantes sont la bonification de l’allocation pour enfants (4,5 milliards), la baisse d’impôt pour la classe moyenne (1,2 milliard) et les investissements en infrastructures qui, bien que plus faibles que prévus, représentent plus de 3 milliards.

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C’est nouveau de voir un gouvernement fraîchement élu qui respecte une grande partie de ses engagements électoraux. J’étais de ceux qui croyaient que la situation économique morose allait forcer les libéraux à revenir sur plusieurs promesses, mais ils ont choisi de demeurer fidèles à leur plateforme électorale, et c’est ce qui explique un déficit si important.

 

Le Parti social-libéral ?

Du point de vue idéologique, le budget révèle un gouvernement social-libéral. Libéral, puisque le taux d’imposition des entreprises demeure l’un des plus faibles des pays de l’OCDE, et ce, même si la réduction du fardeau fiscal des PME est moins prononcée qu’on l’avait annoncé.

Les libéraux persistent sur la voie du libre-échange tracée par les conservateurs, en indiquant clairement dans le budget leur intention de ratifier l’Accord de libre-échange avec l’Union européenne. Parallèlement, tout laisse croire qu’ils iront aussi de l’avant avec le Partenariat transpacifique. Du point de vue économique, on parle donc d’un parti résolument libéral.

Une grande surprise vient de l’aspect expansionniste du budget : le plan d’infrastructures est d’inspiration keynésienne, et le gouvernement fédéral se réinvestit dans plusieurs sphères laissées vacantes par les conservateurs : le logement social, l’environnement et les communautés autochtones. Les Canadiens n’ont pas eu droit à un tel budget depuis plus de 20 ans !

Or, ce qui marque davantage le budget Morneau, est sa composante « sociale » (lire : de gauche). Avant tout, il faut être clair : ce n’est pas un budget progressiste simplement parce qu’il y a un déficit. Cela reviendrait à dire que Stephen Harper et George Bush sont de gauche, car plusieurs de leurs exercices financiers étaient déficitaires !

L’une des mesures phares de ce budget progressiste est la nouvelle allocation canadienne pour enfants (ACE), qui constituera une augmentation des prestations pour enfants de 2 300 $ en moyenne par famille. Il s’agit d’un investissement de plus de 4,5 milliards pour cette année seulement. En outre, la baisse d’impôt pour la classe moyenne, l’augmentation du taux d’imposition du 1 % et l’abolition du fractionnement du revenu réduiront certainement les inégalités de revenu au Canada.

À première vue, il semble que ce budget soit l’un des plus progressistes des dernières décennies. Reste à voir si les libéraux maintiendront le cap.

 

L’allocation canadienne pour enfants : un changement structurel

Le gouvernement Trudeau ne fait pas qu’augmenter les dépenses budgétaires, il change aussi la structure de certaines politiques. Le meilleur exemple est la nouvelle allocation pour enfants.

Au cours des dernières années, les conservateurs nous avaient habitués à des mesures qui favorisaient davantage les familles bien nanties. La Prestation universelle pour la garde d’enfants (PUGE), instaurée en 2006, bien qu’imposable, représentait une somme de 160 $ mensuellement par enfants de 6 ans et moins et 60$ pour les enfants de 6 à 17 ans et ce, peu importe leur revenu du ménage. Ainsi, le gouvernement transférait des fonds à des familles qui n’en avaient peu ou pas besoin. Outre la PUGE, d’autres mesures du précédent gouvernement, comme le fractionnement du revenu et les crédits d’impôt pour l’activité physique et culturelles, avaient le même effet.

Les libéraux prennent donc une direction opposée. En abolissant les politiques du gouvernement Harper, ils récupèrent les fonds dédiés aux familles mieux nanties et ils les transfèrent à des ménages à faible revenu et à la classe moyenne.

Le graphique ci-dessous, tiré du budget (p. 62) est éloquent : les familles dont le revenu est supérieur à 155 000 $ empocheront moins, et celles qui gagnent plus de 190 000 $ ne recevront rien. En contrepartie, le gouvernement soutient que 90 % des familles verront leurs prestations augmenter.

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Il est vrai que cette nouvelle configuration favorise proportionnellement davantage la classe moyenne, mais au bout du compte il est clair que ce changement structurel améliorera la distribution de la richesse au Canada, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi.

 

L’héritage conservateur et la suite

Mis à part un engagement envers le libre-échange et la faible taxation des entreprises, les libéraux ont balayé l’héritage Harper sur plusieurs fronts. D’abord, le nouveau gouvernement s’éloigne du culte quasi-fétichiste du déficit zéro et il abolit la Loi fédérale sur l’équilibre budgétaire. Ensuite, c’est le retour d’enjeux comme les changements climatiques, l’art et la culture, qui étaient absents des budgets conservateurs. À l’inverse, les questions de sécurité et d’armement sont peu abordées. Finalement, ils ont une conception plus progressiste des politiques sociales qui les amène à privilégier des mesures qui ciblent les familles qui en ont le plus besoin. D’ailleurs, ils ont aussi amélioré la couverture de l’assurance-emploi en plus de mettre de côté la réforme de 2012, qui restreignait la liberté de choix des chômeurs.

Est-ce un bon budget ? Si vous voyez les nouvelles dépenses du gouvernement comme un investissement, vous serez sans doute favorables à la démarche, puisque vous entrevoyez des retombées potentiellement positives à court ou moyen terme. Par contre, ceux qui voient ce budget comme une myriade de nouvelles dépenses qui font exploser le déficit seront sans doute déçus. Toutefois, cette question de perspective relève avant tout de la position idéologique de chacun…

Une chose est certaine : si le budget canadien 2016 n’entraîne pas d’effets économiques positifs, le gouvernement Trudeau aura perdu son pari, et les Canadiens auront une dette beaucoup plus importante à supporter.

Photo: Bill Morneau – Facebook / Fair Use